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Les grands galets | |||||||
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Accueil > Alpinisme > Les grands galets En mai 1979, Serge et moi avons réussi la troisième ascension de cette grande voie du Cap Trinité. Ce ne fut cependant ni sans peine, ni sans peur. Le troisième jour au cours de l'escalade, j'ai effectué une chute d'environ trente-cinq mètres, en plein vide. Par grande chance, l'aventure s'est bien terminée. Nous avons réussi notre escalade et sommes ressortis sains et saufs. L'histoire de cette escalade suit (originalement publiée dans le journal "Le Mousqueton" de la Fédération Québécoise de la Montagne, été 2000).
Aux dernières nouvelles, Les Grands Galets avaient été escaladés en libre. En moins de dix heures. Quel exploit! Manifestement, les choses ont évolué et cette nouvelle contraste fort avec les premières évocations que j'ai entendues à propos de cette voie. C'était en novembre 1976, lors d'un congrès de la Fédération. Jean Sylvain en était alors à l'élaboration de son livre-guide et recueillait des renseignements d'un groupe qui l'entourait à une table où s'étendaient de multiples photos de parois du Québec. Tout fraichement introduit à l'escalade, j'écoutais là avec vénération les paroles des grands de l'escalade de chez nous. De Régis Richard, entre autres. Il avait répété avec Jacques Lemay ces Grands Galets que Claude Bérubé et Léopold Nadeau avaient ouvert trois ans auparavant. Je buvais alors littéralement ses commentaires et c'est sans doute pourquoi je me les rappelle si clairement. Il pointait sur une photo du cap un quelconque relief au milieu de la paroi. - Dans les Grands Galets, tu as une vire, là. Et la vire suivante..., ben, c'est le sommet. J'en frissonnais. Ces incroyables trois cents mètres de voie, avec les cent cinquante derniers sans vire, étaient loin au dessus de mes capacités. En fait, mon expérience de l'artif se limitait alors aux dix mètres d'"Evolution directe", au Champlain, à Québec, surmontés alors avec des pitons, sous les conseils de mon instructeur d'alors, Louis Babin. A peine trois ans plus tard, cependant, sous les récriminations du même Louis Babin, on n'employait plus de pitons au Champlain. Comme la voie, l'évolution était directe, si l'on peut dire et c'en était de toutes façons heureux. Aussi, ma confiance avait gravit des échelons. J'avais fait une première ascension du Cap Trinité, par le dièdre du Père Lavoie et me croyais, en mai 1979, apte à considérer avec Serge Roy une ascension de ces mythiques Grands Galets. Mais peut-être sous-estimions nous le défi. Il faut dire que nous partions avec la malchance. Sous la fonte des neiges, la route d'accès à la baie Eternité avait été emportée en deux endroits. Il fallut affréter un transport par chenillette forestière. Et enfin parvenus à la baie, nous nous étions ensuite débrouillés avec une frêle embarcation de fortune dénichée sous un chalet pour effectuer le transport de notre matériel à la base du Cap. Je me demande si le tableau que je puis brosser de ce transport peut arriver à dépeindre cette caricature que fut la réalité. A peine avions-nous couvert un kilomètre en pagayant avec des planches que l'embarcation, un genre de pédalo fait de contreplaqué, coula lentement sous notre poids pour s'arrêter entre deux des glaciales eaux du Saguenay. Piteusement, nous l'avons poussé à la nage, jusque sur la rive et là, trempés et frigorifiés, nous nous sommes chargés de nos sacs pour plus sagement effectuer la longue approche par le sentier de la statue. La neige se mit à tomber et sans doute est-ce l'exercice physique intense qui put nous dérober de l'hypothermie. Le lendemain nous vit néanmoins à pied d'oeuvre à la base du cap. Et le surlendemain soir, enfin, nous nous trouvions sur la fameuse vire de Régis, au beau milieu des Grands Galets. Périodiquement, pendant la nuit, le vent déviait la longue course de gouttes d'eau qui venaient chuter sur moi et m'empêcher de dormir. Le troisième jour au matin, Serge m'assurait dans le départ de la cinquième longueur, caractérisée par une section relativement fermée du dièdre. J'ai remonté d'abord aisément à l'aide de pitons bongs une fissure assez large, puis, à quelque quelques vingt mètres au dessus de Serge, me suis élevé en du terrain plus difficile. Après deux ou trois pitons douteux, un Lost Arrow parvint à pénétrer d'un ou deux maigres centimètres sous mes coups de marteaux. Avec doute, je lui confiai lentement mon poids et debout haut dans mes étriers, put ensuite placer une bonne cornière chantante que je munis aussitôt avec soulagement de deux mousquetons. Sans doute cette cornière fut-elle trop belle. L'esprit regaillardi par cette sécurité toute près, j'entrepris d'y mousquetonner immédiatement ma corde au lieu d'y placer un étrier. Aussi demandai-je un peu de mou et empoignai-je ma corde au niveau des genous pour ensuite aller porter le brin au dessus de ma tête, sur la cornière. La seule traction sur la corde fut, ajoutée à mon poids, plus que n'en pouvait soutenir le pauvre Lost Arrow, lequel, avant que je n'aie pu mousquetonner la corde, s'arracha de la fissure avec un son métallique soudain. Je partis donc dans le vide en ressentant cette sale sensation d'appesanteur et de coeur qui lève dans la poitrine. Debout bien droit, le nez à trente centimètres de la paroi, inquiet de connaître comment les choses allaient se terminer, je voyais le rocher défiler à toute vitesse devant moi. La surprise déjà forte prit un surcroit d'intensité lorsque je sentis les pitons sous le Lost Arrow s'arracher un à un sous la force de l'impact. Je gagnais encore de la vitesse. Ma chute se poursuivait. Notre aventure avait soudainement prit une bien sale tournure et semblait encore empirer comme je me sentis passer à pleine vitesse à moins d'un mètre de Serge au relais. La seule et dernière chose qui me rassurait était ces secousses de pitons s'arrachant sous la tension de la corde que je ressentais transmises à mon baudrier. A tout le moins indiquaient-elle encore la présence de cette corde, laquelle, espérais-je, arriverait peut-être à stopper ma chute. Loin au dessous de Serge, près de penser que tous ces pitons allaient s'arracher les uns après les autres, une légère dépression commenca à m'imprégner l'esprit. Quelque chose comme de la honte. D'une quelconque façon, j'estimais avoir commis une erreur, une erreur qu'un bon grimpeur ne pourrait en aucun cas commettre. Avant que ce sentiment ne tourne à la crainte que cette chute ne s'arrête qu'au pied de la paroi, un terrible choc que mon corps pu toutefois encaisser stoppa tout. J'étais indemme. Bilan: trente-cinq mètres à quarante mètres de descente en plein vide. Je me trouvais au milieu de la quatrième longueur, à un mètre à peine au dessus du toit marquant le début du dièdre. Bien loin là-haut, ma belle cornière reposait toujours, avec ses deux mousquetons. De quoi me faire friser le larmoiement. Remonter sur mes jumars et faire une pause sur le relais me permirent de rassembler mes esprits. Je suis ensuite remonté au bout de ma corde. Le dernier mousqueton, tordu, témoignait de la force de l'impact subit. Enfin, plus haut encore, au second essai, prudence et circonspection me permirent cette fois de passer. La suite se présente plus amusante. Nos portaledges de l'époque étaient les anciennes portes d'armoires de la cuisine fraichement refaite de mes parents. Le noeud d'une cordelette butait sur un trou percé à chacun des quatre coins et chacune des autres extrémités de cordelettes se rassemblaient nouées dans l'oeil d'un mousqueton au relais. L'ensemble formait ainsi une petite banquette suspendue d'un pied et demi sur deux environ, sur laquelle il n'était vraiment pas commode de s'installer pour passer la nuit. Pour mieux comprendre, vous essaierez de vous glisser dans un sac de couchage assis sur une balançoire de terrain de jeux. Et sans mettre les pieds par terre. Cela ressemble à danser une gigue sur deux fesses. La nuit tombée, je venais d'accomplir cet exploit et Serge tentait de faire la pareille quand soudain le faisceau de sa frontale accéléra subitement dans le vide au son d'un vif cri de suprise: "Aaah!!". Vive comme l'éclair, notre surprise mutuelle s'évanouit toutefois comme elle apparut. Serge pendait maintenant en plein vide dans son encordement, deux mètres plus bas, les jambes écartées pour tenter de retenir son sac de couchage. Aussi sèchement, ma peur pour lui s'était transformée en récrimination. Si dévisser en grimpant peut toujours être excusable, comment peut-on, me disais-je, être assez maladroit pour dévisser alors qu'on s'installe à un bivouac? Serge remonté au relais, je pu comprendre le pourquoi de sa chute. Et surtout l'excuser. A l'un des coins de son escarpolette, sous les coups qu'il dut fournir pour entrer dans son sac, un des noeuds, trop petit pour le trou, était simplement passé au travers de la planche, rabaissant subitement l'auguste allure d'alpiniste de Serge en celle du coyote dans "Road Runner". Revenu des ses émotions, mon cher compagnon se trouvait suspendu dans un étrier à coté de moi, à jurer comme un damné se demandant ce que diable lui était arrivé. De mon coté, j'arrivais avec peine à réprimer des ricanements qu'heureusement la noirceur put, espérais-je, soustraire avec discrétion de l'esprit encore choqué de mon compagnon. Puis une dernière et pénible journée d'escalade nous permit enfin d'accéder, le lendemain, au sommet et de sortir de cette épique aventure d'autre part riche en leçons. Primo: le doute doit toujours habiter le grimpeur et une chute arrive souvent au moment où on s'y attend le moins. Secundo? Comme aurait pu me sermoner Serge avec raison: "Gaétan, gêne-toi pas pour faire de plus gros noeuds sur tes escarpolettes". | |||||||
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