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Guide de montagne | |||||
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Accueil > Alpinisme > Guide de montagne En début 1986, j'obtiens un brevet de l'association des guides de montagne du Canada.
- Ne regarde pas derrière toi, Janice. La vie est ainsi faite qu'elle va vers l'avant. Janice pleure à chaudes larmes. Son amour est mort en montagne au printemps dernier. La blessure est fraîche. Pourra t'elle d'ailleurs se fermer? La guérison est difficile lorsque la mort frappe dans la vingtaine, emportant avec elle un avenir prometteur d'aventure et de joie de vivre. Nous sommes à Banff, dans l'ouest canadien. Je regrette aussi la disparition de cet ami que je connaissais bien. Sa mort est un avertissement. Elle rappelle à l'ordre. L'alpinisme est un jeu dangereux. Le jouer, c'est prendre des risques. Le gagner, c'est faire preuve de courage, de jugement, mais aussi de chance. On fait ce pari parce que ces moments uniques de la vie en montagne rapportent plus que le danger couru. Le jeu en vaut la chandelle. Mais l'euphorie ne doit pas faire oublier le risque toujours présent. D'abord et avant tout, je veux devenir un vieil alpiniste. C'était une des raisons pour lesquelles j'ai cru à la formation de guide de montagne. Comme je travaillais dans l'enseignement de l'alpinisme, une telle formation me serait doublement profitable, pensai-je. Elle serait un atout pour ma sécurité personnelle, mais aussi une reconnaissance pour mon travail. C'est pourquoi, à la fin de l'été 1985, je formulais le désir de faire le cours de guide à l'été suivant. Chantal et moi arrivons donc à Banff encore une fois, en ce mois de mai 1986. Mais nous sommes fauchés comme les blés et mon projet de cours de guide a vaguement sombré dans l'oubli. Nous travaillons tous deux. Il nous faut accumuler un peu d'argent pour la période hivernale des études. En revanche, les amis n'ont pas oublié mon voeu de l'année dernière. On me demande si j'ai toujours mon projet en tête, ce qui a pour effet de le réveiller lentement. Mais Chantal pense comme moi. C'est tout de même un risque de se lancer dans cette aventure. Il faudrait investir mille dollars pour trois semaines de cours et examens. Et au bout, le succès reste très improbable, seulement une personne sur trois réussissant ces examens. Et à quoi bon me lancer encore dans un autre projet? En dix ans, j'ai fait des études universitaires en génie géologique, géographie et génie mécanique. Après deux échecs et un succès, j'en suis maintenant à mon quatrième programme de cours. Entre-temps, j'ai eu le projet de devenir pilote d'avion professionnel, que j'ai avorté après l'obtention du permis de pilote privé. Il vient un moment où il faut choisir sa carrière et s'y fixer. J'en suis maintenant à des étude de génie physique et mon choix est arrêté. Devenir guide de montagne en plus, quand c'est simplement en amateur, n'est-ce pas un luxe? Chantal et moi en discutons longuement ensemble et avec des amis qui ont réussi. Oui, il vaut la peine de prendre le risque. Peu importe l'issue, j'apprendrai et cela seul vaudra beaucoup. J'apprendrai sur la montagne, mais surtout sur moi. Ces trois semaines en compagnie de guides de l'Association des Guides de Montagne du Canada sont plutôt un examen qu'un cours. On ne forme pas un guide en trois semaines. Cette période suffit simplement pour évaluer vos aptitudes. C'est aussi le premier pas en vue de devenir guide. Il procure le brevet d'assistant-guide d'été de l'ACMG, celui de guide étant émis après une longue période de pratique. Mark, mon instructeur chef du Camp des Cadets ajoute: - Attention, je te jure que tu n'auras jamais autant monté et descendu de montagnes dans ta vie. Tu n'auras pas le temps de te reposer. Nous serons cinq participants. Ian, âgé d'un peu plus de vingt ans, vise un avenir de montagnard. Il a réussi, l'hiver dernier, le cours d'assistant guide d'hiver et a donc de grandes chances de réussite pour ce nouveau cours. Blair travaille aussi dans la montagne. Instructeur d'alpinisme l'été, il est instructeur de ski l'hiver. Je connais déjà Blair et Ian, puisqu'ils travaillent avec moi au camp des Cadets de Banff. Le troisième, Steve, a le projet d'une entreprise de tourisme en montagne avec un associé. Une accréditation de guide sera un atout pour son entreprise future. Enfin, de nous tous, Carlos a certainement le plus d'expérience en montagne. En Himalaya, il a fait le pilier est du Makalu, l'Ama-Dablam et l'Everest. Son expérience m'impressionne beaucoup. Mais Chantal est plus impressionnée par sa façon de l'admirer et de lui dire: - Les belles femmes me troublent toujours, Et vire au rouge lorsqu'il ajoute: - Surtout celles qui ne portent pas de soutien-gorge. En ce beau matin de juin, nous nous retrouvons tous les cinq à la maison du Club Alpin du Canada, à Canmore, près de Banff. Destinée aux membres du club, il fait bon se retrouver là entre montagnards. De petites salles, une bibliothèque, des murs couverts de vénérables photos d'alpinistes du début du siècle et d'autres plus récentes, tout témoigne de la passion commune des gens qui se rassemblent ici. C'est là que nous rencontrons Rudy, Pierre et George. Nos trois accompagnateurs ont une grande expérience de guide. Rudy et Pierre nous suivront pendant ces trois semaines tandis que George parraine le cours. Ce dernier travaille dans le domaine de la sécurité et des sauvetages en montagne. Au début de l'été, il a dû organiser un sauvetage sans espoir pour un tragique accident, un avion s'étant écrasé dans la paroi du mont Lougheed, près de Canmore, tuant ses quatre ou cinq passagers. Les alpinistes ne sont pas les seuls à devoir jouer de prudence avec la montagne. On m'a tant répété la difficulté du cours que ces premières journées à faire des simulations de sauvetage me paraissent un jeu d'enfant. Nous pratiquons ainsi les manoeuvres de corde. Et nous apprenons à nous connaître. Vient ensuite le moment de faire une première ascension. Demain, nous partons dans les Kananaskis escalader le mont Buller. C'est une belle montagne facile. Où l'aisance de Rudy à se déplacer et manier la corde paraît immédiatement. Cela semble pour lui une seconde nature. A tour de rôle, nous conduisons les cordées. On commente notre façon de faire et diriger l'ascension. Puis arrive le sommet. C'est sans histoire, agréable. Nous entamons ensuite la descente en nous séparant en deux cordées: Ian guide Blair et Steve d'un coté tandis que je guide Carlos de l'autre. Il se présente bientôt une décision à prendre au sujet de l'itinéraire. A droite ou à gauche? Les deux chemins semblent plonger dans le vide. Pierre et Rudy nous demandent notre avis. Ian donne son opinion et choisit la droite. Je réfléchis un instant et commence ma réponse par cette formule personnelle qui me reviendra souvent dans la bouche: - Et bien, si j'étais avec Chantal,... Mon truc est de m'imaginer guider la personne qui me soit la plus chère. Guider, c'est d'abord prendre soin du client. Et si je pense à Chantal plutôt qu'aux cadets de l'armée, c'est parce que ces derniers, en militaires, sont conditionnés d'avance à écouter et suivre leur instructeur. Ainsi, quand je force la note un peu, que ça commence à être difficile, ou que le vide commence à devenir inquiétant, le cadet fera une simple allusion: - Oh. Ca commence à être difficile, ici. Alors que Chantal sera plus spontanée: - Toi, Gaétan Martineau puis tes maudites aventures!!! Ce qui indique que j'abuse peut-être des forces de mon client. Et pour satisfaire son client, on doit lui faire découvrir de nouveaux horizons, mais il faut éviter de trop l'inquiéter et savoir le garder en confiance. Il y a une petite fracture, là qui se prolonge sans doute autour du coin. Si c'est le cas, le passage doit être aisé et sécuritaire. - Et bien si j'étais avec Chantal, j'irais à gauche. Et les deux cordées se séparent. Plus bas, nous nous retrouvons. Nos compagnons sont dix mètres au dessus de nous, au sommet d'un mur impossible à descendre sans faire de rappel. Ils remontent donc, et prennent eux aussi la gauche. Là, je suis fier comme un pape. J'ai choisi le bon passage. ACMG: zéro, Martineau-et-ses-maudites-aventures: un point. Cela m'amène à dire que le flair et le sens de la montagne ne peuvent remplacer la connaissance préalable de la voie. Guider un client dans les montagnes, c'est un peu comme présenter sa ville à un touriste nouveau venu. Il faut d'abord connaître. Ca aide beaucoup d'avoir déjà grimpé telle ou telle voie avant d'y amener le client. On peut donc se consacrer entièrement à lui au lieu de devoir rechercher le bon itinéraire d'ascension. Aussi, à défaut d'avoir déjà grimpé une voie à guider, nous essayons de prendre le maximum d'information avant de nous y engager avec nos professeurs. Lorsqu'on nous dit que le lendemain nous ferons la voie des Guides sur le bastion Est du mont Rundle, nous prenons immédiatement le téléphone pour trouver un ami ou l'ami d'un ami qui a déjà fait la voie. C'est comment? Quoi apporter? Il y a des passages qu'il faille connaître? Le lendemain, Carlos, Steve et moi partons donc en compagnie de Pierre sur cette "Guides Route" tandis que Blair, Ian et Rudy retournent dans les Kananaskis. Beaucoup plus longue et difficile que le mont Buller, celle-ci présente de beaux passages. L'escalade est longue et assez soutenue. Nous la savourons. Mais alors que nous sommes revenus et que nous prendrions bien un bon repos, il est temps de rechercher des renseignements pour la voie du lendemain. Nous irons faire la Lower Sister au dessus de Canmore. Un nouveau guide sera avec nous pour cette journée. Ils ont donc le jeu facile pour nous éprouver puisqu'eux prennent un congé à tour de rôle. La journée promet d'être ardue. D'après les renseignements obtenus, l'escalade n'a pas l'air trop difficile, mais assez impressionnante et surtout longue. Une amie, Blandine, nous donne de l'information. Elle a fait cette voie ce printemps, mais il lui a fallu deux jours. Le problème le plus grand consiste à trouver le bon chemin, parait-il. L'escalade se déroule sans trop de problèmes et nous atteignons le sommet selon l'horaire prévu. Mais il reste encore la descente, qui ici, est plus complexe. Nous dégrimpons une suite de dalles et de murs qui demandent précautions. Il faut faire attention. Et devant un mur que les autres envisagent de dégrimper, Carlos avance finalement, en sacrifiant un piton pour poser un rappel: - Quand on fait trop de choses de ce genre, un bon jour, on en meurt.. Le lendemain, bonheur, il pleut. Je n'ai jamais été aussi heureux de voir la pluie tomber. La journée d'escalade est annulée. On peut se reposer un peu. Pas tout à fait, cependant puisque nous partons faire de la spéléologie à Grotto Cave. Seule façon de faire de l'escalade à l'abri de la pluie. La partie se complique ensuite. Nous avons une journée de préparation pour aller ensuite faire un séjour aux champs de glaces Columbia. On passe donc à la haute-montagne. Première et seconde journées aux champs de glace: nous faisons des pratiques d'assurance et de sauvetages en crevasse. Le temps n'est pas des meilleurs. Comme souvent aux "Icefields", il neige. Le troisième jour, nous partons faire l'arête nord du mont Athabaska. Agréable ascension. Mais la tempête de neige nous tombe dessus et on n'y voit plus qu'à une dizaine de mètres. Là, c'est le cas de dire que ça aide de bien connaître la montagne. Au sommet, nous nous reposons un peu et prenons une bouchée avant de faire la descente. Je remarque Carlos assis derrière Pierre, en train de gesticuler en tous sens à son insu pour demander discrètement où diable se trouve la descente de cette fichue montagne. Il n'est jamais venu ici. Ca ne lui sera pas facile de trouver le chemin dans cette tempête. Je lève le bras dans une direction, en demandant si ce n'est pas le mont Bryce là bas. - Où vois-tu Bryce dans une tempête pareille? Je sais pas, j'ai cru voir une éclaircie, réponds-je. Carlos me sourit. Il a compris. Notre séjour aux Icefields se termine en queue de poisson. C'est qu'il fait toujours mauvais temps. Et nous repartons vers des lieux plus prometteurs: la région du lac Louise. La fatigue commence à se faire sentir. Demain, avec Buck et Ian, je pars faire une belle aiguille, le mont Wiwaxy. Grosse journée en perspective. Au dessus de moi, le regard porte vers une arête qui monte vers le ciel. Toute en rocher, pas trop difficile, mais très longue. C'est moi qui prend la tête de la cordée, pour toute la journée. Buck et Ian se reposent derrière, en clients. Nous faisons donc une quinzaine de longueurs de corde. Maintenant, c'est vrai, Buck a décidé de me confronter pour de vrai. J'ai beau aller vite, nous ne tenons pas l'horaire prévu. Pour accélérer encore, je prends des risques supplémentaires. Je fais de grandes longueurs de corde avec un minimum de protection. L'escalade n'en finit plus et il me semble aller au delà de mes limites. Buck ne parle que peu et n'émet aucun commentaire. C'est un signe que nous sommes plutôt examinés que conseillés. Je commence à douter de moi et de mes chances de réussite. On le disait bien d'ailleurs. Une personne sur trois seulement réussi le brevet. Mes chances s'amenuisent-elles? Oui, ça va plutôt mal. Enfin arrive le sommet. Nous prenons un répit. Il est un peu tard et nous manquerons certainement l'autobus qui doit nous ramener du lac Ohara à notre camp dans la vallée. Mais ce qu'il fait bon de s'asseoir. Mon esprit se repose. Puis un grésillement se fait entendre. Une nuée d'abeilles? Non, c'est le cairn, ce tas de pierre échafaudé sur le sommet qui pétille. Il y a de l'électricité dans l'air. L'orage se prépare. La foudre peut tomber d'une seconde à l'autre. Nous faisons nos sacs en un éclair, c'est le cas de le dire, et nous nous esquivons de notre sommet, devenu un paratonnerre en puissance. Deux heures plus tard, nous sommes revenus à la route et nous entamons une marche de retour de sept ou huit kilomètres. Buck me demande mon avis sur cette journée. Je sais qu'il n'en pense rien de bien remarquable. Mais j'ai l'impression de m'être poussé au maximum, peut-être au delà de mes limites habituelles. J'émet quelques vagues commentaires. Lui me répond en substance que ce n'est pas suffisant, que j'aurais pu sauver du temps si j'avais été plus stratège. Je n'en reviens pas. J'en ai les jambes coupées et la gorge nouée pour le reste de la marche. Et je suis fatigué de cette journée. Vraiment, ma flamme vacille. Ca va mal. Enfin, de retour à la tente, au moment de me coucher, je repense à cette difficile journée. Et je me parle intérieurement. C'est bien comme on m'avait dit, après tout. C'est difficile. Qu'est-ce que j'espérais? Grimper des montagnes en m'amusant? Je suis ici pour me battre au maximum. Je n'ai pas dit mon dernier mot. Demain est un autre jour. Et je repense à cette parole que Chantal et moi nous répétons lorsque les choses vont mal: il n'y a rien pour nous arrêter. Le lendemain, le temps est bon et en compagnie de Pierre et Ian, je grimpe une autre belle montagne au dessus du lac Louise. Cette fois, le terrain est plus facile et nous rentrons tôt. Pierre s'évertue à me faire des remarques en utilisant l'anglais, alors que nous sommes tous deux de langue maternelle française. Ian se demande pourquoi il agit ainsi. Pierre, en privé, me parle en français mais aussitôt qu'un anglophone se trouve avec nous, il utilise l'anglais de façon à ce que l'autre comprenne aussi, même si les paroles dites ne concernent que Pierre et moi. Curieuse façon d'agir. On se demande ses motivations. Carlos aura des problèmes avec Pierre. Le courant ne passe pas. Nous grimpons ensuite la tour Eisenhower, au mont Castle. Je suis heureux de faire cette belle escalade que j'ai toujours rêvé de faire. La journée se passe bien. Mais encore une fois, elle est longue. Aujourd'hui, un autre grimpeur, James, a rejoint notre groupe. Il avait fait le cours l'an dernier mais avait échoué et demeurait en probation. Il fait avec nous un examen de contrôle supplémentaire. James est de nature calme et réservée et c'est un agréable compagnon. Il est allé deux fois à l'Everest déjà. Puis tout notre groupe fait l'escalade de la tour de Babel, au dessus du lac Moraine. Je me maudis intérieurement puisque je fais au départ une grossière erreur d'ittinéraire. Heureusement, lorsque Rudy demande l'avis des autres à propos de mon choix, tous tombent également dans le panneau avec moi. Ouf, je ne suis pas le seul âne. C'est facile de se tromper. Dans les montagnes, il n'y a pas de signalisation comme sur les autoroutes. Je savoure encore cette agréable escalade sur de la belle quartzite. Les deux dernières longueurs, les plus difficiles, je les grimperai en compagnie d'Ian. Les autres grimpent à quelques mètres à nos cotés, mais sont relativement hors de notre vue. Tous deux, nous grimpons dans une ambiance de détente, en amis, comme s'il n'y avait plus ce cours et ces professeurs qui nous corrigent sans cesse. Et c'est un plaisir de grimper avec Ian. Il fait beau soleil, le rocher est bon, il y a le vide derrière nous. Et c'est en souriant et le coeur léger que nous atteignons le sommet. Vient ensuite le jour de l'examen technique de sauvetage. A la pluie, nous ferons les manoeuvres vues au début. Les choses vont bien pour moi. Je maîtrise la technique comme si de rien n'était et mes gestes sont réglés comme une horloge. Puis nous irons faire une escalade facile sur une petite montagne. Le rocher mouillé rend cependant le terrain glissant. Nous nous retrouvons dans les environs de Banff pour les trois dernières journées. C'est un bonheur de retrouver Chantal le soir. Je fais une escalade facile en compagnie de Carlos et Buck: Gooseberry au mont Tunnel. Cela nous change de ces journées longues à n'en plus finir. Le lendemain, nous allons faire la voie Red Shirt au mont Yamnuska. Cette fois, je retrouve mon flair et prend les bons choix d'itinéraire. Au cours de l'ascension, je discute avec Rudy de choses et d'autres. Lui aussi a une licence de pilote. Nous devrions aller voler ensemble un bon jour, dit-il. Je lui pose aussi des questions concernant son travail de guide, lequel implique de laisser sa famille pour de longues périodes. Comment ces séparations se répercutent-elles sur sa famille? J'écoute sa réponse en me disant intérieurement que ce genre de vie au loin n'est probablement pas fait pour moi. Mais ce doit être palpitant de découvrir tant de nouveaux espaces. L'avenir en décidera autrement. Quatre ans plus tard, je commencerai une carrière en géophysique qui me fera sans doute voyager beaucoup plus que Rudy. La dernière journée, je vais au mont Louis avec Carlos et Rudy. Cette fois, l'escalade est longue, mais je suis à l'aise. J'ai déjà grimpé cette montagne. J'ai l'impression de la connaître par coeur. C'est le dernier coup de marteau pour enfoncer le clou. Le sprint final. Je me donne au maximum. On verra la suite des événements. Le lendemain, nous prenons ensemble le repas du midi à Canmore. Chantal m'accompagne pour ces derniers moments. Les entrevues et le dévoilement des résultats auront lieu cet après-midi. On se demande ce qu'il en sera. Enfin, les jeux sont faits, maintenant. Je donne Ian gagnant. Il a bien fait. James est aussi gagnant d'avance. Pour les quatres autres, je ne sais pas. Nous nous retrouvons au Clubhouse du Club Alpin Canadien. Comme je croyais, Ian et James ont réussi. Blair a échoué. Steve également. Et Carlos aussi, quelle déception. C'est à mon tour de passer l'entrevue en privé. George, Pierre et Rudy ont pris place autour d'une table. Je m'assieds à la place restante et me prépare à écouter leur évaluation. - Gaétan, tu passes. Ma parole. J'ai gagné. J'ai réussi. Fantastique. Intérieurement, je ne peux que me féliciter. Gaétan, là, tu as été bon. Tu es fort, mon vieux. Je vogue dans un doux rêve. Il me faut faire des efforts pour écouter lucidement les détails de mon évaluation tant je suis content. Enfin, j'écoute leurs conseils et remarques. L'entrevue terminée, je sors rejoindre Chantal. Je n'ai le temps de rien dire. Aussitôt qu'elle voit mon visage, elle comprend. Et nous nous serrons tous les deux très forts dans les bras l'un de l'autre. - Je te l'avais dit. Rien ne peut nous arrêter. Nous montons dans la petite bibliothèque rejoindre les autres. J'annonce mon succès et on me félicite. Par pudeur devant ceux qui, ayant échoué, sont déçus, je ne laisse trop transparaître de cette grande joie qui m'étreint. Alors, dans la salle du Clubhouse, me tournant vers ces vieilles photos pour savourer seul cette joie qui m'habite, en silence, je médite tranquillement. Du coin de l'oeil, je peux voir que Chantal, souriante, comprend bien mon sentiment. Une plénitude comparable à celle d'un sommet de montagne atteint m'habite. Je me suis battu. J'ai souffert. J'ai gagné. C'est un grand moment de bonheur. Deux ou trois jours plus tard, Carlos et son amie Sharon nous retrouvent moi et Chantal pour un bon repas dans un restaurant de Banff. Peu importe l'issue du cours nous disions-nous, nous nous paierions un bon souper pour célébrer la fin du cours et discuter paisiblement. Je connais déjà bien Sharon avec laquelle j'ai travaillé l'année dernière. Cette année, au début de l'été, elle allait devenir la première femme des Amériques à fouler le sommet de l'Everest. Un haut fait de sa vie d'alpiniste. Elle bien plus que moi encore, elle s'est battue, elle a souffert et elle a gagné. Fouler le plus haut sommet de la terre, quand on est alpiniste, est la consécration de toute une vie. Quelle satisfaction incroyable ce doit être de réussir cet exploit. Mais je resterai déçu pour Carlos. Sa trempe d'acier à elle seule lui aurait mérité le succès. A la fin de cet été là, avec un autre compagnon, Ward, il ira tenter la face nord du North Twin. Manque de chance. Ils devront rentrer sans leur sommet en poche après avoir dû abandonner très près du but. L'année suivante, en 1987, de retour pour de nouvelles escalades, je rencontre Ward dans les alpages au pied du Twin, revenant d'un autre essai infructueux. Il me montre le point que lui et Carlos avaient atteint dans leur essai. Les trois quarts de la paroi étaient derrière eux. Et quelle paroi. On se demande quelle sorte d'esprit héroïque il faut avoir pour oser affronter un tel Goliath. Cette paroi est effroyable. Ward ajoute: - Et c'est déjà bien que nous en soyons redescendus vivants. Je garde ce souvenir de Carlos, un exemplaire du National Geographic où on le voit au sommet de l'Everest. Et de Sharon, celui du magazine MacLean's où elle fut signalée comme une des dix personnalités canadiennes qui ont marqué l'année 1986. En repassant à Banff, je revois Blair et Steve, au Camp des Cadets. Steve a différé son projet d'entreprise. Mais ils sont en forme et c'est agréable de les revoir. Ian allait avoir moins de chance. Il nourrissait, avec son ami Dan, un beau projet d'ascension visant une belle montagne en Alaska, près du mont McKinley. Ils se sont envolés pour leur aventure ce printemps dernier mais n'en sont jamais revenus. Une avalanche devait les emporter dans leur escalade. Ian et Dan ont terminé là une carrière de montagnard qui était pourtant si prometteuse. La vie continue et pour certains, moins chanceux, elle se termine. C'est pourquoi, ce soir, dans ce petit bar de Banff, Janice pleure. | |||||
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