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Mordor wall | |||
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Accueil > Alpinisme > Mordor wall Il y avait des années que je n'avais eu au cours d'une escalade le loisir de vivre une nuit en paroi, de m'endormir là les pieds dans le vide tout en regardant la ronde des étoiles dans un ciel d'encre. Le choix pour revivre ce rêve? La voie du Mordor Wall. Avec mon collègue Denis, bien sûr.
Le Mordor Wall, c'est une des voies classiques du New Hampshire, un beau morceau de granit haut de cent-cinquante mètres environ. Avec les traverses et détours, l'affaire doit faire un peu plus encore. C'est un sérieux exercice d'alpinisme aussi, une belle voie de mur où les manoeuvres de cordes doivent être menées avec diligence. Les deux premières longueurs de la voie se terminent sur des relais où vous retrouvez avec votre compagnon suspendus en plein vide, accrochés tels des travailleurs au sommet d'une tour de haute tension. C'est au troisième relais seulement que vous pouvez prendre place sur une belle plate-forme invitante. A la quatrième, après un difficile surplomb, hourrah, c'est le sommet. En ce bel après-midi de la fin d'été 2001, je me retrouve ainsi suspendu dans mes étriers mousquetonnés à un minuscule crochet d'acier simplement posé sur une réglette de moins d'un centimètre de large. Le vide, direz-vous? Paradoxalement, il fait ici peur de par son absence. Deux mètres dessous, de gros blocs de rocher anguleux sont prêts à m'accueillir si je venais à tomber. Comme quoi, ce vide peut être un ami parfois et que son absence peut manquer. Le départ de la voie, dangereux dès les premiers mètres, est là pour le rappeler. Enfin, la partie est lancée. En m'étirant, j'ai pu rejoindre une belle fissure qui accepte les coinceurs sans trop de négociation et je peux me protéger de la chute éventuelle. Mousquetons, cordes sont installés. La danse des manoeuvres de corde est engagée. Sec, mou, attention... Denis m'assure et me surveille. Je monte, je progresse. L'aventure est lancée. C'est bien parti. Une traversée sous un petit surplomb m'amène à une belle fissure verticale très franche et somme toute assez longue. L'exercice demande des efforts mais reste honnête. Au terme de celui-ci, la première étape est franchie. J'installe le relais et hisse ensuite notre sac de matériel comme Denis installe ses poignées jumars sur la corde. Il remonte la longueur à son tour tout en récupérant et rangeant avec soin le précieux matiériel que j'ai dû fixer.Il arrive à mes cotés chargé tel un mulet, bardé de mousquetons, coinceurs et dégaines. Ca alors, que d'équipement! Nous nous retrouvons là debout dans nos étriers et les fesses suspendues dans de petites escarpolettes de toile. J'aborde la suite. Une traversée d'une quinzaine de mètres, légèrement diagonale, dans un mur lisse et vertical mène loin vers la droite à ce qu'on devinerait être une minuscule fissure. Du moins, les premiers ascensionnistes ont certainement dû se poser la question avant nous. Ici, le rocher est parfaitement lisse. De petits trous ont été forés afin de recevoir un de ces petits crochets que j'ai utilisé dès le second mètre de la voie. Après chaque intervalle de deux ou trois trous, le solide et rassurant oeillet d'un piton à expansion peut recevoir un mousqueton à l'intérieur duquel on insére la corde pour s'assurer. Ce que je n'ai toujours pas dit est que c'est ici seulement que nous entrons dans un nouveau territoire. En effet, au précédent mois de mai, nous nous trouvions Denis et moi en cette deuxième longueur de corde exactement au même endroit et dans la même position. La différence, maintenant je sais, est que cette fois, j'ai l'équipement qu'il faut pour passer. Cette dernière fois, les crochets que j'avais à ma disposition était un soupçon trop gros pour franchement entrer dans les trous forés dans le rocher. A peine en caressaient-ils seulement l'ouverture. J'avais néanmoins tenté ma chance et ai passé prêt de réussir. Mais là, au milieu de la traverse, me redressant avec infinie précaution dans mes étriers suspendu à un crochet, j'ai aperçu en me relevant l'absurde de la situation. Bon sang me suis-je dis, je n'oserais même pas suspendre un tableau sur le mur de mon salon comme je me trouve suspendu ici. La pièce de métal effleurait la gueule du trou par moins d'un millimètre. J'ai averti Denis de l'imminence d'une chute. Je ne me rapelle même plus si j'ai même pu essayer de m'étirer pour rejoindre lentement le trou suivant. Tout a lâché et j'ai chuté dans le vide. Trois mètres plus bas, sans mal, je me suis retrouvé pantois, suspendu à ma corde d'assurance. Inutile d'essayer plus, avais-je conclu avant de battre en retraite. Mais cette fois, cependant, c'est bon. Une fois la mince fissure verticale rejointe, je continue avec précaution ma remontée et arrive sur le deuxième relais, lui aussi suspendu. Denis répète son exercice de récupération du matériel et je hisse le sac tout en examinant la troisième longueur, celle qui nous amènera à notre bivouac. La suite rend plein d'optimisme. Comparativement aux deux premières longueurs, c'est d'une facilité déconcertante. On peut se permettre quelques pas d'escalade libre et si un pas me semble moindrement délicat, un coinceur fiché dans une fissure quasi parfaite reçoit mousquetons et étriers pour me permettre de monter toujours. Bientôt, je prends place sur une belle plate-forme horizontale. Ca sent le repos. Le soleil est déjà bas sur l'horizon. La nuit arrive comme Denis s'amène au relais, toujours aussi chargé de matériel. Après l'effort, le réconfort. Nous prenons tout notre temps pour nous installer à notre guise. Le matériel d'escalade est rangé et les cordes soigneusement pliées. Nos pieds trop enserrés dans les chaussons d'escalade semblent enfin respirer lorsque nous en les ressortons. Assis côte-à-côte sur la vire, pieds suspendus dans le vide, solidement et sécuritairement attachés à la paroi, nous avons du haut de notre perchoir le monde à nos pieds. Tout en bas, les contructions humaines nous donnent l'impression de sujets venus admirer la monarchie que nous sommes, les saluant du haut de leur balcon. On a peut-être l'air nobles, mais la vérité, c'est que nous, on rigole comme le peuple à la brasserie un soir de fête. On a sortit les bagels, le fromage, le saucisson et bien sûr, la bouteille de vin. "Ploc", le bouchon est extrait et la dégustation commence. Il n'y a rien de trop beau. D'ailleurs on le mérite bien. Nous avons tout le temps et le loisir de savourer le repas du soir. Tard dans la nuit, enfin, les sujets de discussions ont tous été épuisés. Les silences deviennent de plus en plus longs entre les phrases et nous sombrons dans un sommeil réparateur. Le lendemain matin, le soleil revient au rendez-vous. Nous commençons à nous activer, rangeons le matériel de bivouac dans notre sac et ressortons la quincaillerie d'escalade. Denis prend la suite en main. A mon tour de l'assurer. De l'extrémité gauche de la vire, il remonte la suite de la fissure qui m'avait amené ici la veille. Mon premier de cordée surprend de par son calme. L'affaire n'a pas l'air de l'impressionner et tout semble bientôt simple routine au fur et à mesure qu'il monte et manipule son matériel. Quelques douze ou quinze mètres plus haut la fissure le fait butter sous un surplomb large d'un mètre environ. Bien dressé dans ses étriers, il s'étire vers l'arrière et rejoint à la lèvre du toit l'oeil d'un piton fixe. Un mousqueton est enfilé, la corde suit, un étrier et l'ensemble reçoit bientôt Denis qui se retrouve suspendu en plein vide comme un saucisson. Quelques tournoiements dans un sens ou l'autre ne semblent pas trop l'amener dans un état de nausée. Il s'étire encore un peu plus et hop, le passage est franchit. Quelques minutes plus tard, Denis se trouve hors de ma vue. Seule la corde file entre mes mains et me rapelle qu'il doit toujours monter plus haut. Plus tard encore, je sens des secousses dans la corde et me prépare à monter à mon tour après avoir fait monter le sac. Le passage du surplomb me demande quelques précautions. Enfin, la suite se fait plus facile et la conclusion de l'affaire se fait poindre lorsque j'aperçois Denis au relais final, debout sur le sommet. Nous nous serrons la main et emballons nos affaires avant de retourner sur le plancher des vaches, non sans la détente supplémentaire d'un rafraichissant bain dans les eaux limpides d'une rivière voisine. | |||
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