Ascension, en 1986, de la face nord du mont Robson, la plus haute des montagnes Rocheuses.

La face nord du mont Robson

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Ascension, en 1986, de la face nord du mont Robson, la plus haute des montagnes Rocheuses.

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Le flanc nord du mont Robson doit dominer de plus de 2000 mètres le lac Berg. La pente de glace de la face nord, haute de 1000 mètres et d'une blancheur immaculée, mène directement au sommet.

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Nous posons les vélos. J'examine la paroi. Il nous faut prendre une décision quand à la route à suivre. Nous hésitons entre contourner le lac par le sud ou par le nord. Nous opterons pour le sud. Ce sera la bonne décision.

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Le premier petit obstacle consiste à traverser à gué la décharge du lac Berg. Le courant est négociable mais l'eau fait dans les 3 ou 4 degrés. Heureusement, le soleil est de la partie pour nous réchauffer les pieds ensuite.

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Le deuxième obstacle, plus long, consiste à remonter un éperon rocheux totalisant quelque mille mètres de dénivelés. Affublé de mon sac de montagne, bottes d'escalade aux pieds, je remonte lentement au travers de rochers. C'est tout de même un bonheur de se trouver là à se dorer au soleil en petit gilet de cotton, alors que là haut, un monde de glace nous domine. La patience viendra à bout de ce problème et la suite prouvera que ç'aura été plus rapide que de contourner le lac.

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Traverser de nuit le glacier menant au pied de la paroi se révélera quelque peu problématique. La rimaye, sorte de grosse crevasse au pied de chaque paroi sera facile à négocier. Nous attaquerons ensuite la paroi directement. Passer entre les deux grands séracs sommitaux nous fera ensuite accéder au somemt.

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John passe en tête de cordée. La pente de la face fait environ 55 à 60 degrés.

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John toujours en tête. Nous franchissons les quelques petites bandes de rochers au milieu de la face.

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Un regard derrière moi montre John remontant les derniers mètres de la face. Derrière lui, un véritable gouffre. La vue est saisissante et magnifique. Le paysage est grandiose.

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Je me trouve sur le sommet.

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Le chemin que nous avons parcouru pour atteindre le sommet. Après l'éperon rocheux, nous avons établi notre campement sur le glacier, à l'endroit marqué d'un point bleu.

A l'été 1986, Chantal et moi habitions Banff pour notre deuxième été. Il faisait bon revenir dans les Rocheuses canadiennes. Cette année là, cependant, nous étions moins bien installés que la précédente. C'était un peu l'époque de la bohème. Pas d'argent, pas de logis, un travail de misère, pour Chantal en particulier. Mais il y avait l'amour, le premier anniversaire de mariage, la jeunesse, les montagnes.

En début de saison, j'avais réussi les cours et examens de guide de montagne. La forme était bonne. J'avais rencontré un bon copain d'Edmonton, John, avec lequel j'ai fait quelques escalades autour de Banff. Nous avions fait bonne connaissance, de telle sorte qu'il devenait tout naturel d'envisager une belle escalade en montagne pour couronner la fin de saison.

Première chose, choisir un objectif...

Au magasin d'articles de montagne où travaille John, un soir où Chantal et moi allons lui rendre visite, le projet s'ébauche simplement. Arête nord de Columbia? Trop loin, on n'a que trois ou quatre jours. Face nord de Temple? Trop près, on veut changer de l'air de Banff et du Lac Louise. Face nord d'Edith Cavell? Ouais, impressionnant. Les suggestions sont lancées de telle sorte que je ne sais plus si c'est John ou moi qui avance enfin:

- Hé! Je l'ai. Face nord de Robson.

- Super. Excellent.

Ca y est. Voilà un beau projet auquel se mesurer. Un but nous est fixé. C'est le défi. Réaliser notre objectif. Désormais, l'image de l'aventure à venir coule dans nos veines. Il n'y a qu'à préparer le matériel et faire la logistique. Dimanche, nous serons dans la face nord de Robson. Je me vois dans cette incroyable pente de glace. Mon Dieu, ce sera fantastique! Absente de la partie, Chantal ne ressent pas la même fébrilité. Ah, ces hommes et leurs plans. Comme elle le répète souvent, elle est plus jalouse des montagnes que d'éventuelles concurrentes féminines. D'ailleurs, à l'écouter et à la regarder, on croirait que je vais non pas vers le danger, mais vers une jolie dame. C'est en tout cas avec la même expression, le même regard méfiant qu'elle avance:

- Gaétan Martineau... Fais attention à ce que tu fais.

- Bien sûr. Ne t'inquiète pas... Nous serons prudents.

C'est facile de préparer une escalade quand on est sur place. Nous consultons les bureaux de la météo de Banff. Les prévisions sont bonnes, parfait. Il faut rassembler le matériel. J'achète une corde de 9 millimètres. Ce sera plus léger et on la mettra en double. Nous avons juste assez de vis à glace. Blandine me prêtera son piolet, plus technique que le mien. La marche d'approche a l'air longue. Hé, si on prenait des vélos de montagne? On a un véhicule pour se rendre. Nous sommes prêts.

Vendredi après le travail, c'est le départ. Je t'embrasse, ma Chantal. Je penserai à toi. Nous ferons attention. La bagnole est prête. C'est parti. Trois bonnes heures de route, peut-être quatre. Lac Louise, le glacier Athabaska, Jasper, le jour tombe. Nous arrivons au stationnement à la nuit bien avancée et nous passons une confortable nuit reposante.

Le jour se faisant, nous emballons les bagages. Entre les arbres, on devine la formidable masse de notre montagne.

- Regarde ça, c'est incroyable. Et le sommet est à dix mille pieds au dessus de nous. Tu t'imagines?

- C'est gigantesque.

Nous réalisons l'approche en vélo de montagne

Mais notre but est tout à l'opposé. Il nous faut d'abord contourner la montagne. La face nord est aussi plus courte que cette face sud au dessus de nous. Son environnement est cependant encore plus spectaculaire parce que plus glaciaire. L'escalade y est plus esthétique.

L'air est pur et frais. Il fait bon respirer l'odeur des pins. Grâce aux vélos, nous progressons rapidement dans la forêt. Rapides et silencieux, nous surprenons sur notre passage lièvres, écureuils et perdrix qui détalent en un éclair. J'imagine en riant que leur cris de surprises signifient: "Des fous, ces randonneurs"! C'est du délire. A une allure folle, nous pédalons jusqu'à ce que notre corps n'arrive plus à suivre. Et à bout de souffle, à une pose, nous éclatons de rire. Il y a tant à admirer, le paysage est si beau et nous on s'en fout. Tout ce qu'on veut, c'est aller le plus vite possible. On n'a rien à faire des lièvres et des perdrix. Tout ce qu'on veut, c'est grimper, c'est du danger, du vide, de la peur, du combat et pourquoi pas, gagner! Là-haut nous attend, on n'a rien à faire ici-bas.

Au dessus, à droite, l'Emperor face. Ca alors, quel mur. La face nord est au détour, plus loin. La voilà. Toute encadrée de cascades de glaces, elle a l'air minuscule seule là haut. C'est un piège, en fait, elle est vachement loin. Le vrai départ de la face, c'est le grand glacier à son socle. Il faudrait coucher là ce soir. Mais pour atteindre ce glacier, bonjour. Il a l'air inaccessible. Bon, on se calme. Soyons stratèges. Pour être rapide, maintenant, il faut oublier la pédale. Réfléchissons. Comme on le voyait sur les photos, il y a deux choix. Passer en amont ou en aval du lac. L'aval fait un chemin plus court. Cependant, l'éperon rocheux qu'il nous faudrait remonter ensuite est une sacrée montagne en soi. Et l'itinéraire qu'il faudrait suivre a l'air bien complexe. On opte momentanément pour l'amont. Il s'agit de contourner le lac, de revenir jusqu'au glacier et de monter ensuite. Ca parait plus simple, mais c'est plus long. Bientôt, cet itinéraire est rejeté. Le glacier en haut, crevassé, va nous ralentir. Il faudrait passer sous le Helmet, une autre montagne dont les glaciers suspendus ont l'air dangereux. La rive opposée du lac a l'air moins praticable. Bon, c'est joué, on opte pour l'éperon rocheux. Les vélos sont cachés dans la forêt. La stratégie devient plus orthodoxe. Nous chargeons nos sacs sur les épaules et quittons le sentier à pied, en bons montagnards traditionnels. Après le rock and roll des vélos sur les sentiers, c'est la musique classique de la lente marche dans les fleurs colorées.

Premier petit obstacle, traverser la rivière.

Le premier obstacle consiste à traverser à gué la décharge du lac. Comme un glacier meurt dans ce lac et que quelques séracs y fondent tranquillement à la dérive, on imagine que l'eau est fraîche. Détail. Le soleil est si bon que nous sommes immédiatement réchauffés. Je pense plutôt à notre éperon rocheux. Je me demande bien ce qu'il a dans le ventre. Sac au dos, nous montons lentement. Le terrain est facile. En certains endroits, cependant, de petits murs se présentent et il faut faire leur escalade. Nos lourds sacs compliquent un peu les choses. Mais nous n'avons pas besoin de la corde. Notre rythme est régulier. Voilà la véritable façon d'être rapides. Ne pas faire d'erreur d'itinéraire, progresser régulièrement.

Deuxième obstacle, un long éperon rocheux.

Lorsque le chemin devient vraiment incertain, nous posons les sacs pour faire une légère reconnaissance. Et la marche reprend de plus belle.

C'était la bonne décision de prendre cet éperon. Nous montons rapidement. Nous contemplons l'Emperor Face à notre droite, dans l'ombre, tandis que les chauds rayons du soleil nous touchent encore. Quelle paroi. Quel lieu inhospitalier. Non, je ne me sens pas la capacité d'affronter un tel obstacle. Elle est vraiment vertigineuse, glacée, certainement dangereuse à cause de chutes de pierre. Plus loin, plus haut, notre face nord nous attend.

Le soleil descend sur l'horizon. La journée est bien avancée. Nous sommes fatigués. Mais nous sommes aussi en accord avec l'horaire fixé. En cette fin d'après-midi, nous atteignons finalement le haut de l'éperon rocheux. Ici commence le glacier qui mène au pied de la face. Nous montons la tente et faisons à manger. Soupe, thé, nous sommes calmes et reposés rapidement. La face nord a l'air toute proche, maintenant. Quel agréable repos et quel bonheur de se trouver ici.

Avec le soleil qui se couche, nous étudions notre objectif. En fait, le problème est très simple. Nous avons une grande pente de glace de mille mètres à monter. Il s'agit de l'affronter légèrement en diagonale et d'arriver directement à l'aplomb du sommet. Au milieu, quelques rochers émergent de la glace. Ils forment un bon point de repère. Si nous allons trop à droite, on risque de se retrouver dans les fameuses gargouilles de glace de l'Emperor Ridge. Je lirai plus tard un article d'alpinistes américains qui ont jadis commis cette erreur. Chose qu'ils ont amèrement regrettée, l'arête n'étant guère plus facile que la face.

Le bas de la face a l'air simple. Une belle cassure entaille la rimaye, cette crevasse qui marque toujours la frontière entre une pente de glace et un glacier. Quant au glacier qui nous sépare encore du pied, il n'a pas l'air trop crevassé. En revanche, il nous faudra le traverser à la noirceur. Il faudra prendre précaution. Et il s'agit maintenant de dormir. Il fait encore clair au moment où nous glissons dans nos sacs de couchage.

Deux heures du matin. C'est le départ.

Une heure trente. Il faut se lever. Le poêle ronfle. Gruau et thé forment un petit déjeuner qui est enfilé en vitesse. Deux heures du matin. Crampons aux pieds, encordés, frontale allumée, c'est le départ. A plus tard, chère tente. J'espère que nous reviendrons avec un sommet en poche.

La nuit est froide et claire, la neige est dure, c'est bon signe. J'ouvre la trace sur le glacier. La montée est simple, presque monotone. Avec de petits sacs, nous sommes bien légers aujourd'hui. Une gourde, un peu de nourriture, un appareil photo, de la cordelette de sécurité, c'est tout ce dont nous avons besoin. Tiens, une crevasse barre le chemin. Où aller, à gauche ou à droite? Là encore, être efficace et rapide consiste à bien juger. Mais nous perdrons néanmoins du temps dans ce labyrinthe.

Surprise. De la lumière. Des voix. Voilà deux grimpeurs qui ont bivouaqué ici cette nuit. Ils remballent leurs sacs et se préparent eux aussi pour la face nord. Ah, on ne l'aura donc pas pour nous tout seuls. Mais ils vont être lents s'ils transportent ainsi avec eux tout leur matériel de bivouac. Ils préfèrent sans doute la sécurité de garder avec eux leurs sacs de couchage.

Plus légers, nous partons devant. La nuit est toujours aussi noire. A ma gauche, une large crevasse. A ma droite, même chose. Il n'y a pas le choix, il faut aller tout droit. L'ennui est que plus j'avance, plus l'espace séparant ces crevasses se resserre. Et ça y est, elle se rejoignent. On a l'impression d'être sur un pont qui se termine en cul de sac. Il reste quand même une chance. La pointe sur laquelle je me trouve descend dans le gouffre et se perd dans le noir. Peut-être qu'elle aboutit de l'autre coté quand même. Je demande à John de bien m'assurer et j'essaie de voir. Je descends donc sur ce pont de neige étroit. En revanche, il me parait épais. De chaque coté, c'est un gouffre noir d'encre qui s'ouvre. Ce serait un gouffre de dix mètres ou dix étages, on y verrait autant. Je crains moins la solidité du pont que mon équilibre. Il ne faut tomber ni à gauche, ni à droite. Dire qu'aux jeux olympiques, des gymnastes font des périlleux sur une poutre moins large encore. Avec tout l'équipement de montagne, en crampons, j'ai l'air d'un hippopotame funambule. J'essaie de justifier ma gaucherie en pensant que les gymnastes ont la chance d'avoir un matelas à deux mètres en dessous d'elles. Enfin, la lèvre opposée de la crevasse se révèle sous le feu de ma lampe. Et on passe. Quelle chance.

La suite se révèle moins complexe. Les crevasses sont plus rares. Nous montons régulièrement sur une pente de neige faiblement inclinée. Le soleil va bientôt nous éclairer. Plus haut, le jour est déjà levé et notre paroi s'est allumée d'une belle lumière rosée. C'est magnifique.

Dès la rimaye le paysage est grandiose.

Nous arrivons à la rimaye. Je monte vers une belle cassure franche. C'est un jeu de franchir cette crevasse. Par une sorte de petit tunnel, je me faufile comme un enfant. Au bout, le ciel bleu. Je m'extirpe de mon trou et me retourne. Ca y est, nous sommes dans la face. Presque au même moment, le soleil nous éclaire. C'est fantastique. Le paysage est féerique. Il y avait longtemps que je ne m'étais retourné, trop occupé à regarder la face. Cette fois, en regardant vers le bas, je devine l'éperon que nous avons remonté la journée d'hier et tout en bas, le lac Berg, encore dans la nuit. Au dessus, notre paroi nous accueille enfin. On dirait que c'est trop beau pour être vrai. Prends le temps de bien regarder, Gaétan. Remplis ton esprit et surtout rappelle-toi ces images pour le reste de ta vie. Parce que là, mon vieux, ça y est, tu es dedans pour de vrai et c'est magnifique.

C'est parti. On penserait que l'arbitre vient de siffler la mise au jeu et la partie finale se joue. Je ressors mon marteau piolet et cramponne allègrement le long de la pente. Les conditions sont excellentes. On a une bonne neige dure et dessous, la glace est solide. A chaque vingt mètres environ, je pose une vis à glace et à l'aide d'un mousqueton, j'y fais coulisser la corde. John monte en même temps que moi, en prenant soin de ne laisser aucun mou sur la corde qui nous joint. On monte rapidement. Lorsque je n'ai plus de vis, je m'arrête et lui me relait. C'est à son tour de poser en tête ces vis qu'il a récupérées. Il me passe avec le bonheur de pouvoir enfin conduire la cordée. Son sourire montre que la même fébrilité l'habite aussi.

- Continue de monter! Je fais une photo.

Nous montons régulièrement. C'est même une des escalades les plus régulières que j'aie jamais faite. Si ce n'était du paysage et de l'ambiance, ce serait ennuyant à en mourir. Nous répétons sans cesse les mêmes gestes, pas après pas. Aucune variété. C'est presque trop facile et pas assez inquiétant. Ca me rappelle que dans ces moments-là, on a tendance à relâcher les précautions. Rappelons-nous à l'attention.

Au moment de faire relais, je regarde ce glacier qui nous a donné un peu de fil à retordre cette nuit. Vu de haut, le chemin à suivre parait bien simple. Je regarde le meilleur itinéraire et essaie de le fixer dans ma mémoire en prévision du retour, ce soir. Notre tente, posée sur la neige, est minuscule. A peine peut-on encore la voir.

Nous atteignons les rochers émergeant de la glace. Enfin, une référence. Nous sommes au milieu de la paroi. Notre progression est bonne, nous tenons l'horaire. Je regarde les séracs du sommet avec envie et la brèche que nous visons se rapproche tranquillement. Le lac Berg est de plus en plus loin. Le ciel est pur, c'est un jour idéal.

A l'approche du sommet, nous commençons à fatiguer. La progression se fait beaucoup plus lente. Nous avons monté de mille mètres, c'est normal que nous soyons fatigués. L'altitude se fait aussi sentir un peu, nous sommes tout juste en deçà de 4000 mètres. Mais c'est frustrant de voir cette brèche qui se rapproche de moins en moins rapidement. J'ai hâte de voir le sommet.

La neige se fait de plus en plus épaisse, de telle sorte qu'il n'est plus possible de poser de vis. Si le premier tombe, la corde emporte le second. Avec un peu de rancoeur, nous faisons des relais, cela donne un peu plus de sécurité et surtout permet de se reposer un peu un instant. Très loin en bas, les autres grimpeurs suivent. Etaient-ils passés au-dessus de la même crevasse que nous? Ils sont vraiment lents. Le poids de leur sac doit compliquer les choses. Ils vont passer la nuit dans la montagne, c'est sûr.

Enfin, nous sommes tout près des séracs. Nous allons sortir de la face. Avec cette longueur, je devine maintenant la sortie toute proche. La prochaine longueur est moins raide et annonce la fin. John prend la relève et disparaît en haut. Je le rejoins.

Et nous atteignons le sommet.

Nous nous tenons sur un grand champ de neige dure, plat. Quelques mètres plus loin, une petite butte est un peu plus haute. C'est le sommet. Nous y montons avec grand bonheur. La vue est magnifique. Tout en bas, vers le sud-ouest, on devine l'endroit d'où nous sommes partis hier matin. Ca fait drôle de penser que la bagnole est à plus de dix mille pieds en dessous. La vue porte extrêmement loin. Dans cette région des Rocheuses où je viens pour la première fois, je ne reconnais pas de montagne. Tout autour, une mer de sommets. Pas un ne dépasse l'horizon, nous sommes sur la plus haute montagne des Rocheuses. Bien fier de notre réussite, nous faisons quelques photos de nous sur ce beau sommet.

Et après quelques minutes, nous envisageons la descente. Nous sommes bien dans les temps, mais je préfère garder une marge au cas où un imprévu survenait. Même si la journée n'est pas encore très avancée, il nous reste un long chemin à couvrir pour retrouver la tente. Mieux vaut ne pas trop tarder. Nous rejoignons la voie de la première ascension. C'est par là qu'il est le plus simple de descendre.

Une longue arête indique le chemin. La descente a l'air simple. Puis un mur de glace barre le chemin. Nous faisons à tour de rôle un petit rappel pour le franchir. La corde récupérée, notre progression se poursuit régulièrement. L'arête fait un très long ressaut horizontal. En un point un peu plus bas, nous devons quitter cette arête pour plonger à gauche, dans la pente de la Kain face. Cette voie que nous redescendons porte le nom de son premier ascensionniste, Conrad Kain, un des guides des Rocheuses du début du siècle, aussi le premier à faire le sommet de Robson. Nous envisageons de dégrimper, mais ici, la pente est plus raide. Plus sage, mais plus lente, la solution des rappels est adoptée. A coup de piolets, nous taillons des champignons dans la glace tendre. La corde est passée autour et à tour de rôle, nous faisons le rappel. De vingt-cinq mètres en vingt-cinq mètres, la face est dévalée. L'après-midi est bien avancé. La fatigue se fait sentir. En bas, sur le glacier, nous nous réencordons en prévision de crevasses éventuelles.

Il s'agit maintenant d'entamer une grande traverse vers le Helmet, ensuite, il faudra remonter le col entre le Helmet et Robson. De là, nous n'aurons plus qu'à redescendre le glacier que nous avons remonté ce matin. Je repense à cet itinéraire que j'avais photographié mentalement à la montée. J'aimerais bien éviter de refaire l'hippopotame funambule. Surtout qu'en cette fin de journée, la neige est ramollie par la chaleur.

Les grands plaisirs de ce matin sont loin derrière. Monotonie. Nous avançons bien lentement en enfonçant dans la neige mouillée. La montée au col de l'Helmet est épuisante. La rimaye est plus difficile à franchir que celle de la face nord. Tiens? A cent mètres à coté, une vieille corde pend dans le vide et plonge dans la crevasse. Je franchis en tête un mur de glace vertical. La fatigue de la journée se fait bien sentir. Après tout, il y a maintenant seize heures que nous marchons. Nous ne nous sommes arrêtés que quelques minutes au sommet. Voilà enfin le col. Au dessus de nous, la Führer ridge, une belle arête à gauche de la face nord. Elle est impressionnante.

Enfin, après le col, le glacier. Et rejoindre la tente est un jeu d'enfant. Nous évitons les crevasses, la lumière de cette fin de journée nous accompagne encore et il ne suffit que de descendre une pente faiblement inclinée. La neige n'est pas trop molle. Enfin, nous retrouvons la tente. C'est une fin de journée magnifique. Nous regardons notre paroi tout en prenant un léger repas. L'impression de satisfaction est grande. Etendus dans nos sacs de couchage, nous dormons presque aussitôt, heureux comme Ulysse qui a fait un beau voyage.

Il fait encore beau en ce nouveau jour. C'est la troisième journée consécutive de beau temps. Chose rare pour Robson. Pas un nuage ne s'accroche sur la montagne. Il n'y a d'ailleurs aucun nuage nulle part. Nous remballons la tente. Nos sacs prêts, nous disons un dernier au revoir à notre paroi et entamons la descente.

Nous parvenons à retrouver l'itinéraire suivi à la montée sur cet éperon rocheux. Le retour se fait donc sans problèmes. Les avalanches se succèdent dans l'Emperor face. A un moment, une chute de glace plus bruyante nous fait tourner la tête. Un filet de neige et de blocs de glace dévale un couloir. Il arrive ensuite sur un glacier suspendu et entraîne un formidable sérac qui bascule lentement dans le vide. Le spectacle est impressionnant. Tout est gros et loin et on dirait que la scène se passe au ralenti. Cette fois, ça va claquer fort. Le sérac tombe et éclate en une véritable explosion. Quantités de masses de glaces s'éparpillent de tous cotés. Puis arrive le bruit de ce formidable choc. On dirait le tonnerre. Il fait bon se rappeler encore combien nous sommes petits devant cette nature impitoyable. Se croire le plus fort pourrait un jour nous jouer un vilain tour.

Plus tard, nous retrouvons nos bicyclettes et prenons ensuite le sentier du retour. Nous descendons les pentes parcourues à la montée avec précaution. D'ailleurs, en ce milieu de journée, les lièvres et perdrix de l'autre fois ont laissé la place à quelques heureux randonneurs, lesquels, chargés de lourds sac à dos, ne pourraient détaler aussi rapidement.

La nature est belle, l'air sent bon. La bonne humeur se ressent au contact des gens que nous rencontrons.

- Bonjour! Belle journée, n'est-ce pas? C'est magnifique.

- Bonjour! Bonne randonnée! Oui, c'est magnifique!

Et je continue mon chemin, les pensées dans le vague. Oui, c'est magnifique. Et ce n'est rien encore. Vous auriez dû voir comment c'était là-haut.

 

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