Le roman de mon été 1980.

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Un aperçu du carnet de voyage que je trainais en poche cet été là. Un petit document d'allure modeste, mais un souvenir précieux et surtout un aide-mémoire de grande valeur.

Chapître 1: La coupe de champagne de trop

Je suis le résultat d'une coupe de champagne de trop. Et je n'en sais guère plus d'ailleurs. De toutes façons, comme bien d'autres, cette question est moins importante qu'il n'y semble à prime abord. Et lorsque j'y reviendrai, en toute fin de cette histoire, je parie que vous aurez même oublié l'avoir vu posée ici au tout début.

Et comme ce que nous sommes fondamentalement ne saurait changer, peut-on avec justesse se décrire par nos idées étant donné que celles-ci, au cours d'une vie, évoluent constamment? On a bien toutes sortes de croyances à ce sujet, mais au demeurant, on ne sait d'ailleurs jamais vraiment qui on est. Ni d'où l'on vient et où on va. Autant avouer franchement qu'il n'y a pas de certitudes et devant l'inconnu on choisit, peut-être par définition même, de croire ce qui nous semble le plus vraisemblable. S'il n'y a pas de certitudes, il me semble bien que la seule philosophie raisonnable est celle du doute, précisément parce qu'elle permet justement qu'on puisse même douter de sa propre justesse.

Et qu'en reste t'il? Et bien, il reste notre vie. Ce n'est déjà pas si mal. Mais à l'intérieur de celle-ci, qu'est-ce qui, encore, est le plus important? Encore là, c'est difficile d'y répondre. On échappe mal aux questions et devant certaines, on doit se donner une réponse.

Parmi les questions, il en est cependant qu'il faille laisser vivre. Sans réponse. Comme celle de l'avenir. A celle-ci, sans doute par peur, notre réponse consiste en partie à nous imaginer ayant sur lui un contrôle illusoire. Mais à quoi bon tenter de le percer? Pourquoi ne pas accepter simplement la part de plaisir ou le suspens de l'inconnu qu'il représente et se croire demi- maître des peut-être dont il meuble nos pensées. Bien avant notre destinée, c'est notre insatiable appétit à la connaître que l'horoscope et les lignes de la main révèlent d'abord.

Ce que je sais de mon futur se révèle à peu de choses. Si je continue à écrire ainsi, par exemple, j'aurai sans doute un jour un livre dans les mains. Et si au contraire, j'arrête, et bien ce livre ne verra pas le jour. C'est tout ce que j'en sais réellement. Pourquoi voudrions nous absolument en savoir plus?

Je n'ai pas à m'inquiéter qu'on arrive à tuer un jour toutes les questions. Le mot croisé de l'univers est si grand qu'on n'arrivera jamais à en remplir la grille. Laquelle s'agrandit d'ailleurs au fur et à mesure qu'on en trouve les solutions, de telle sorte que nous avons tout le loisir, ou le déplaisir, de nous casser la tête dessus et de nous trouver toujours devant un univers d'interrogations.

Cela me rappelle le drôle de bonhomme de la mythologie grecque, Sysyphe, dont on nous avait parlé à l'école. Le pauvre type remontait sans cesse une grosse pierre ronde le long du flanc d'une colline et celle-ci aussitôt retrouvée au sommet déboulait invariablement la pente pour se retrouver encore à son pied. A l'époque, je trouvais ce Sysyphe bien étrange et rigolo de persister ainsi. Drôle de bonhomme, me disais-je. Cela m'a pris un bout de temps pour comprendre que le type en question, c'était nous tous, en fait. Puis ça ne m'a dès lors plus choqué. Aussi bien qu'on roule des pierres étant donné qu'il n'y a rien d'autre à faire. Ainsi, "Ca roule" est probablement la plus pertinente réponse que l'on puisse donner à "Comment ça va?".

Il est heureux qu'il reste tant de questions en attente. Où serait le suspense s'il ne restait plus de place pour s'interroger encore et encore? Après tout, nous sommes bien faits pour penser.

Devant la question du plus important, il fut un temps où je croyais que c'était de vivre, simplement. Et qu'il revenait à chacun de définir ce qu'il entendait par là. Il me semble aujourd'hui que c'est de donner, ou de partager. Et demain sans doute, je croirai encore autre chose.

Enfin, jusqu'à ce que ce jour arrive, je crois donc que le plus important consiste à laisser un legs. A faire une contribution. Parce que paradoxalement, on est d'abord et avant tout riche de ce qu'on donne aux autres. Ainsi, je désire partager le peu que je sais. C'est pour cela que je prends aujourd'hui la plume.

Je suis né en Amérique, au Canada, dans la province de Québec et dans la ville même de Québec. Fils unique, à demi-intellectuel, à demi-aventurier, j'ai écoulé une jeunesse facile où, comme bien d'autres, je me demandais bien ce que j'allais faire de mon avenir.

Il fut un temps où le monde me semblait mauvais et où je désirais m'en échapper pour vivre en ermite dans les forêts du nord québécois. Si ce désir n'a pas duré, il me semble tout de même qu'il en est resté le goût des grands espaces. Une autre chose qui me caractérise peut-être est ce désir de vivre une éternelle aventure, d'avoir voulu faire en sorte qu'il se trouve toujours quelque chose, une leçon où une histoire à raconter de toute journée que j'aurai vécue. Il m'a toujours semblé qu'une journée de la vie qui n'a pas laissé une part de souvenirs ou de leçons est une journée perdue. Et c'est bien cela que je désire poursuivre ici en partageant maintenant cette part de souvenir avec les autres.

J'ai simplement voulu immortaliser ici un été de ma vie. Un été, parmi les quarante-deux que j'ai vécus, c'est fort peu. Mais c'est tout de même un début. J'espère bien vivre assez longtemps et pouvoir faire de même pour plusieurs autres périodes encore.

Les histoires qui me semblent les plus riches sont celles qui sont réellement arrivées. Croyant ainsi que la réalité dépasse la fiction, c'est bien la pure et plate réalité que je désire me limiter dès lors à décrire. Il n'y a rien de plus extraordinaire ou fort, il me semble, que de rendre compte des simples choses telles qu'elles se sont passées, sans les enjoliver. Et d'amener ainsi les autres à les vivre comme s'ils avaient été présents.

La vie, finalement, je la vois un peu comme une montagne qu'on escalade inlassablement sans jamais pouvoir atteindre le sommet. Dans cette aventure, nous sommes un peu tous comme les membres d'une même cordée, prenant tour à tour, selon notre rôle propre, la tête de la cordée pour emmener les autres sur un bout de chemin de cette escalade infinie. C'est simplement un petit bout de chemin que je propose de faire suivre ici, en vous emmenant vivre un des étés de ma vie.

 

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