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Echappée à la mer d'Aral. | |||||||||
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Accueil > Ecrits > Echappée à la mer d'Aral En septembre 1995, après un séjour de plus d'un an au Kazakshtan, en Asie centrale, j'ai effectué en compagnie de collègues de travail un tour à la mer d'Aral. Je raconte ici cette équipée.
L'année où nous avons travaillé au Kazakhstan se présentait comme une occasion unique de pouvoir comtempler la mer d'Aral. Située à moins de cent kilomètres de notre campement, cette vaste mer intérieure constitue une des formations géographiques principales du Kazakhstan. Mais ses heures de gloire font cependant partie du passé. La pêche n'y est plus possible. Le transport maritime non plus. Ses rives sont devenues des terres arrides que le vent érode et transporte au loin sous forme de poussières, comme si elle était devenue un être décédé qu'on avait incinéré sur place. Mais la mer d'Aral n'est pas encore vraiment morte. Jadis l'une des plus grandes mers fermées de la planète, elle s'est asséchée de façon continue depuis maintenant trente-cinq ans. On devrait s'attendre à la voir disparaître presque complètement si aucun programme de sauvetage efficace n'est entrepris. Depuis les années 60, son niveau a chuté de quinze mètres. A l'image de la pointe d'un iceberg, cette baisse pourtant phénoménale révèle à peine l'ampleur du problème. La mer d'Aral est situé au centre d'un creux peu accentué de l'Asie centrale, la dépression Tourane. Comme le relief de la région est faible, la profondeur de la mer est également peu marquée. Ainsi, la superficie de la mer d'Aral s'est trouvée réduite de moitié et son volume, des trois-quarts. Cette perturbation entraine des conséquences à tous les niveaux de la géographie de la région. Quelle sera la situation dans vingt ans? Sera t'elle complètement disparue ou renaîtra t'elle? Quoiqu'il en soit, la perspective de pouvoir comtempler cette mer, de la fixer dans notre esprit comme sur une photo nous attirait comme si elle avait été le dernier représentant d'une espèce animale en voie d'extinction. Aucune des données actuelles ne nous permet de prévoir avec certitude son évolution future. Pour moi, pour mes enfants, pour mes descendants, je voulais donc en ramener un souvenir. C'est pourquoi la perspective d'en fixer quelques images au moment de notre passage dans la région comportait donc une saveur particulière. Il suffisait simplement de pouvoir se libérer pour une journée, lors d'une période où le travail est plus calme et où nous pourrions emprunter un véhicule. Ce jour arriva enfin à la fin septembre 1995, alors que j'étais alors à la toute veille de revenir en détente à la maison. Nous pûmes disposer d'une Toyota. Et nous allions être quatre de la partie. Il y avait donc Jacky Lavauzelle, Christian Marzin, Alfredo Da Fonte et moi-même. Nous avions préparé le matériel la veille: le véhicule comportait tout l'équipement de secours nécessaire; boîte à outil, roues de secours, radios, eau, ainsi que de la nourriture pour la journée. Alfredo, comme mécanicien, s'occuperait d'une éventuelle panne. Christian, en tant que topographe, s'était naturellement porté responsable de la navigation. Il avait préparé une trousse comprenant tout le système de navigation GPS et quelques cartes. Nous avions donc non seulement tout le matériel qu'il fallait, mais encore avions nous également toute l'expertise nécessaire pour faire un tel voyage en toute sécurité. Le départ se fit vers les six ou sept heures du matin. Il faisait encore noir, mais cela n'allait pas entraver notre navigation puisque la première partie du trajet allait se dérouler en terrain connu. Il s'agissait alors de rapatrier en un premier temps le village de Bozoï et nous avions tous couvert ce trajet auparavant. Les cartes et le GPS seraient nécessaires à partir de Bozoï seulement. Le ciel étoilé annonçait une belle journée. Nos phares suivirent donc la petite piste, oscillant au gré des ondulations du terrain. A peine une noirceur bleutée à l'horizon révélait-elle le jour qui allait bientôt poindre. A cette heure matinale, les saïgas étaient nombreuses à se promener et notre allure en surprit plusieurs. Ces petits cervidés sont nombreux dans la steppe kazakhe. Une saïga fait à peine un mètre de haut et son apparence toute menue rappelle un instant la stature d'une petite chèvre. La comparaison s'arrête là cependant car l'agilité de la saïga n'a pas son pareil dans la steppe. Par petits groupes, elles traversaient parfois la route devant nous en un éclair, quelques fois à peine une fraction de seconde avant que nous ne passions à notre tour. D'autres fois, éclairées par nos phares, elles nous précédaient sur la piste en filant à toute allure un instant avant de bondir pour retourner dans la noirceur plus sécurisante. D'autres fois encore, nous nous serions crus entourés par un troupeau. A gauche comme à droite, quelques uns de ces petits cervidés couraient à pleine allure comme pour nous accompagner dans notre randonnée et sautaient les touffes d'arbustes comme s'il s'eut agit de simplement planer par dessus. Cette époque de l'année les voyaient se rassembler ainsi en troupeaux avant de migrer un peu plus vers le sud pour l'hiver. Nous avons croisé le village de Bozoï tout juste comme le jour se levait. Dans les vagues rues se faufilant entre les maisons, des enfants chargés de leur sac d'école rejoignaient tranquillement leurs classes par petits groupes et tournaient la tête pour nous regarder passer. S'il n'eut été de ces enfants ce matin-là, Bozoï aurait vraiment eu l'air d'une ville fantôme. Des dunes de sables s'adossant à la ville semblaient se préparer à l'envahir comme s'il s'eut agit d'un coin de désert comme un autre. Plusieurs maisons, à l'allure bien défraichie, semblaient avoir déjà été abandonnées. Derrière quelques unes, de petits enclos formés de branches liées entre elles contenaient un ou deux chameaux dont les lambeaux de fourure pendants avaient l'air de haillons. En d'autres endroits, quelques énormes tuyaux, sans doute prélevés d'un site de construction d'oléoduc voisin, étaient simplement posés sur le sol et faisaient office de clôtures improvisées. Et là apparut un terrain de jeu qui semblait avoir connu de meilleures heures. Tout dans le décor semblait dire que la vie à Bozoï devait être bien difficile. Enfin, nous ressortîmes du village pour croiser un oléoduc. Il y avait là un peu de construction en cours, signe qu'une certaine activité anime tout de même la région. Aussitôt celui-ci traversé, il restait à trouver la bonne piste à prendre. Là nous ressortîmes les cartes et bien sûr, le fameux GPS. Ensuite de quoi, quelques vérifications régulières nous assurèrent du bon choix de la piste à suivre. La direction était la bonne. Tôt ou tard, la mer devait bien finir par se présenter devant nous. S'il restait tout de même bien ondulé, le relief de la steppe commençait à devenir beaucoup plus adouci, de telle façon que la vue portait maintenant plus loin devant. Partout, de tous cotés, le paysage s'étendait à perte de vue et rendait bien l'impression d'immensité de la steppe kazakhe. Enfin, légèrement sur notre droite, le but de notre randonnée apparut enfin. Christian, au volant, l'aperçut le premier. - Regarde! Là, la mer! Nous nous sommes alors tous tournés pour découvrir cette immense surface bleutée qui, à notre insu, s'était lentement dévoilée d'un horizon indistinct. Il apparut évident que la mer se situait bien en contrebas de nous. Du coté où nous nous trouvions, les rives étaient formées par une très longue falaise dont le sommet dominait la mer d'une vingtaine de mètres. Aussi loin que la vue pouvait porter dans une direction comme dans l'autre, ce dernier obstacle semblait alors nous séparer encore de notre but. Mais il y devait certainement y avoir une irrégularité qui nous permettrait d'accéder au rivage comme tel. Après avoir longé un certain temps la mer du haut de notre falaise, nous avons finalement découvert un accès par une petite piste s'enfonçant dans le creux d'un thalweg. Et après deux ou trois détours au fond de cette petite coulée, nous avons enfin débouché sur les anciennes battures. Puis nous avons continué de longer, mais à son pied cette fois, la falaise, la mer n'étant qu'à un ou deux kilomètres sur notre droite. Sur notre gauche, tant derrière que devant, la falaise se perdait au loin dans un horizon indistinct. Emerveillés, nous prîmes ensuite quelques minutes pour admirer la nature dans laquelle nous nous trouvions. Christian arrêta la voiture et chacun prit loisir d'aller explorer à gauche et à droite comme un enfant venant de découvrir un nouveau terrain de jeu. Le sol était là recouvert de plusieurs herbes et petits arbustes. La falaise, en sable bien fin, voire en argile, se présentait tout de même en pente relativement douce et il était facile de l'escalader. Je montai un peu pour admirer la vue. Le sable que je foulais des pieds contenait également quelques fragments de roches anguleux présentant de jolies facettes brillantes. Au pied de la falaise, des rochers à demi-consolidées formaient une matrice contenant toute une quantité de coquillages de différentes sortes et grosseurs. A l'aide d'une quelconque barre de métal dénichée dans la Toyota, nous nous sommes mis à la tâche de casser quelques morceaux afin de récupérer des échantillons. Enfin, ayant joué tout notre saoul et finalement lassés de cet endroit, nous avons finalement repris place dans la Toyota pour nous diriger ensuite vers la mer. Une autre piste se faufilant entre herbes et arbustes nous permis de rejoindre la rive comme telle. Une fois la Toyota stationnée, nous avons couvert à pied les derniers mètres de batture, en plusieurs endroits complètement couverts de bancs de coquillages. Je mis enfin les mains à l'eau. Froide comme l'air de cette fin de septembre, cette eau bien fraîche rendit moins intéressante la perspective d'une baignade. Nous avons tout de même tous enlevé nos souliers pour au mois nous y tremper les pieds. Le toucher ajouterait une dimension supplémentaire à notre visite de la mer d'Aral. Tout en marchant tranquillement dans l'eau jusqu'aux genous, je me perdis dans mes rêveries. Je ne l'aurai donc pas que vue. J'avais même les pieds dedans. Je me retournai pour regarder la falaise d'où nous venions. C'était difficile de croire que les eaux dans lesquelles je me trouvais puissent l'avoir jadis érodé. Et pourtant, en cet endroit de la côte, la forte pente avait fait en sorte de conserver tout de même la mer à une distance raisonnable rendant la baisse dramatique du niveau moins apparente. La rive est, en pente beaucoup plus douce, a vu ses eaux se retirer d'une centaine de kilomètres. Le temps de nous sécher les pieds et de prendre quelques photos, nous nous sommes ensuite rembarqués dans la Toyota pour poursuivre notre exploration. Jusqu'au plus loin où l'horizon pouvait porter, la falaise semblait interdire l'édification de toute infrastructure humaine dans les environs. Aussi pensions-nous avoir fait le tour des points d'intérêt de cette région. Les japonais qui effectuaient aussi une étude sismique dans la région voisine de la nôtre nous avaient parlé d'une quelconque installation, une habitation de repos sise sur le bord de la côte, mais cela nous intéressait moins que la perpective de trouver éventuellement un de ces fameux bateaux échoués dont les côtes semblent abondamment pourvues. Christian avait entendu un de ses topographes kazakhs lui parler d'une grande baie, plus loin vers l'est, où se trouvait, semble-t'il, un bateau échoué. Aussi, nous avons alors repris en sens inverse la petite piste d'où nous sommes venus pour pouvoir remonter sur le plateau et rejoindre la piste principale par laquelle nous sommes arrivés. Nous avons alors continué vers la droite et avons longuement poursuivi notre route, au sommet de la falaise, dans l'espoir de trouver peut-être un quelconque vestige de ce ou ces fameux bateau. Nous avons roulé longtemps. Tant et si bien que nous sommes bientôt sorti en dehors de la dernière carte à notre disposition. La perspective d'aller en terrain inconnu ne nous a guère intimidé étant donné que nous pouvions toujours compter sur notre appareil de navigation GPS. La mer elle-même disparut bientôt de notre champ de vision. Il nous semblait traverser une grande péninsule de part en part. C'est du moins l'impression qu'il nous restait de vagues souvenirs de la consultation d'autres cartes. Ou du moins espérions-nous traverser simplement une péninsule car nous aurions aussi bien pu plonger vers l'intérieur des terres et nous éloigner définitivement de la mer. Nous avons donc traversé une ligne de transport d'électricité et avons ensuite rejoint un autre village que nous avons traversé sans nous arrêter. Puis nous avons persisté à suivre la même piste, en espérant bien que celle-ci nous rapproche de la mer. Enfin, nous avons cru discerner une grande étendue plane à l'horizon et nous espérions que celle-ci révèle ensuite la mer toute proche. Avec bonheur, nous avons bientôt constaté que c'était bien le cas. Un grand bras de mer semblait se terminer en une profonde baie tout à fait ensablée. Une curieuse irrégularité de l'horizon a alors attiré mon attention. De l'autre coté de cette baie, il semblait y avoir une construction quelconque. Après un examen plus attentif, je compris qu'en fait cette construction était bel et bien un de ces bateaux échoués. Notre enthousiasme reprit alors de plus belle et nous nous mîmes alors à chercher un accès vers ce fameux bateau. C'est alors qu'un second bateau se révéla également. Et même deux de plus. Eparpillés sur deux ou trois kilomètres, quatre navires reposaient donc dans les sables, comme des dinosaures avachis. Pour éviter de risquer inutilement de s'embourber, nous avons pris la précaution de rester sur une piste et d'y stationner la Toyota. Nous allions couvrir la distance restante à pied. Je me chargeai uniquement de ma trousse de matériel photo et nous avons ensuite marché pendant une vingtaine de minutes pour rejoindre enfin le bateau le plus près, également le premier apperçu. Ce devait être un quelconque navire de transport, ou peut-être encore un chalutier. Il devait faire environ trente-cinq ou quarante mètres de long. Je pus lire dans un russe que je supposai écrit au son un nom à consonnance bien allemande. Ce bateau s'appelait l'"Otto Schmidt". Cela concordait bien avec le fait que plusieurs allemands sont venus jadis émigrer au Kazakhstan. Nous avons alors trouvé le moyen de grimper à bord tous les quatre et comme des enfants, nous avons exploré notre nouvelle conquête jusque dans les moindres recoins. Poste de pilotage, cuisine, chambres, cale, pont supérieur et salle des machines allaient tous nous voir passer. Nous ne nous faisions guère d'illusions sur le fait qu'une quantité d'autres gens avait dû visiter cette épave avant nous. Tout était bien sûr dans un état lamentable. On imagine bien que le propriétaire avait également dû prendre le soin d'emporter le maximum de pièces valables avant d'abandonner définitivement son bâtiment. Le reste allait faire le plaisir des vandales et des pilleurs. Néanmoins, nous goûtions avec un grand plaisir la saveur d'imaginer ce qu'avait été l'histoire de ce bateau. - Alfredo! Si tu le remets en état, nous on le pousse jusqu'à l'eau là-bas et on va faire une ballade sur la mer. Je pus trouver de vieux cahiers de bord. Quelques écritures laissaient à supposer qu'il y a douze ans, l'Otto Schmidt naviguait encore. Au poste de pilotage, je dénichai également une pièce de métal vraisemblablement arrachée d'un tableau de commandes. L'un des quelconques cadrans qu'elle supportait témoignerait bien de notre équipée. Enfin, pour clôre notre inspection, nous nous sommes finalement tous retrouvés au plus haut du bateau, sur le sommet de la cabine. Les eaux bien calmes de la mer s'étendaient à un kilomètre encore de nous. Les trois autres carcasses de bateau reposaient à deux ou trois kilomètres sur la droite. Autour du nôtre, le sol était abondamment couvert d'herbes. Je réfléchissais tranquillement en regardant le paysage et je me demandai bien quelles purent être les denières heures de l'Otto Schmidt. Comment s'était-il échoué? Peut-être faisait-il la pêche dans ces environs. Il n'y avait aucune infrastructure dans les environs. Si, peut-être l'horizon cachait-il encore quelque chose que la grande distance ne nous avait pas encore révélé. Il devait y avoir un petit port quelconque de l'autre coté de la baie. On pouvait en tous cas distinguer clairement un énorme réservoir au sommet d'une colline sise à quelque distance derrière. L'orientation du bateau pouvait laisser croire qu'il se dirigeait vers cette installation au moment de son naufrage. Les trois autres bateaux se seraient-ils embourbés de la même façon? Non sans humour, l'un de nous avança une hypothèse. - Ils ont dû les planter là pour toucher les assurances! On eut dit, il est vrai, que leur timoniers dûssent les avoir dirigé sciemment vers des hauts-fonds. Ces bateaux ressemblaient un peu à un de ces bancs de baleines venus s'échouer sur la côte dans un curieux élan quasi-suicidaire que les plus pessimistes interprètent comme le désespoir de vivre dans une nature souillée. Si les circonstances de ces naufrages restèrent un mystère pour nous, celui de la disparition de la mer d'Aral l'est moins. Elle est connue depuis plusieurs années et pouvait aisément être prédite. Sa cause n'a rien de naturel. Elle est directement liée à la spécialisation cotonnière de plus en plus poussée de tout son bassin hydrographique. Celle-ci remonte même à la fin du XIXe siècle, au moment où Moscou entama une politique d'aide à la production du coton en Asie centrale pour soutenir l'industrie textile de la région moscovite. Cette orientation fut prise en réaction à la décision de Londres d'interdire l'accès de son marché cotonnier à la Russie. A ce moment, les deux empires s'affrontaient et les Anglais voulaient réagir contre l'avancée des Russes vers l'Inde et l'Afghanistan. Qui dit coton dit également eau et pour voir pousser du coton dans les déserts du Kyzyl Kum et du Kara Kum, à l'est de la mer d'Aral, il fallut beaucoup d'eau. Les deux grands fleuves drainant la région, le Syr Darya au nord et l'Amu Darya au sud, allaient voir leurs cours profondément modifiés. Tout aurait fort bien pu se passer sans problèmes si les choses avaient pu en rester là. Cela ne fut pas le cas. Un véritable mythe tant économique qu'idéologique entoura bientôt la production du coton et celui-ci devint très tôt synonyme de prospérité. A tel point qu'on peut très bien caractériser cette période comme étant celle de la ruée vers l'or blanc. La politique d'aide de Moscou voyait grand. Les prix d'achat du coton étaient élevés, une aide technique était fournie de même que les engrais nécessaires. Cette aide systématique eut pour conséquence de voir la carrière des élites locales entièrement vouée à la réalisation des objectifs du plan cotonnnier. Tout sembla basculer dans une spirale infernale lors de la période de l'entre-deux guerres, alors que la construction de grands canaux entraina le déplacement de milliers de paysans et la création de plusieurs nouveaux villages. L'écoumène de la région, ainsi modifié, allait devenir un élément déclencheur à partir duquel on allait prendre la direction du point de non-retour. La pression du pouvoir central allait être extrêmement forte alors et son objectif fut de rendre toute la région entièrement consacrée à la monoculture du coton au dépens des cultures vivrières et de l'alimentation des populations locales. Celle-ci, pour qui la recherche de nouveaux records de rendement à l'hectare était synonyme de crédits, n'a pas hésité à truquer les plans d'ensemencement et à sous-déclarer les surfaces consacrées au coton. La fuite d'eau, si on peut dire qu'elle est unique, est aujourd'hui bien cernée. L'éradiquer reste un problème tout autre. En fait, 70% de la consommation d'eau dans toute la région des bassins de l'Amu et du Syr Daria est attribuable à l'agriculture. Les trois-quarts de cette portion sont définitivement perdus pour la mer d'Aral. Ils s'infiltrent par le fond des canaux en terre ou se déversent finalement dans des bassins secondaires. C'est ainsi que deux lacs, l'Aydarkul en Ouzbékistan et le Sarykamysh au Tukménistan, ont vu au contraire leurs niveaux d'eau monter. Le quart restant, s'il rejoint finalement la mer, est chargé de sels, de pesticides et d'autres produits chimiques. Mais encore. Si l'on avait déjà noté au début du siècle un certain fléchissement du niveau de la mer, celui-ci allait tout de même rester stable. La véritable chute allait arriver quelque cinquante ans après. A ce moment, le robinet allait être complètement fermé. Alors qu'au début du siècle, la mer recevait de ses deux fleuves 50 à 60 kilomètres cubes d'eau par an, ce débit allait diminuer sans cesse pour chuter à 10 kilomètres cubes au milieu des années 70. Entre 1978 et 1987, la mer ne reçu plus d'eau du tout. Comme celle-ci se situe au centre d'une dépression fermée et qu'aucun cours d'eau ne s'en échappe, les 50 à 60 kilomètres cubes d'eau qui s'en évaporent annuellement et qui maintenaient jadis l'équilibre devinrent dès lors le rythme auquel l'assèchement allait se poursuivre pendant vingt ans. Le manque d'eau allait quand même créer l'alerte des autorités. Mais l'optique de celles-ci, cependant, concernait plutôt la réalisation des objectifs agricoles que la préservation de la mer. Si l'on manquait d'eau, il fallait en amener d'ailleurs. Il en résulta un véritable débat portant sur la réalisation d'un autre plan d'irrigation, celui du Sibaral. Celui-ci, imaginé aussi tôt que 1947, visait la réalisation d'un vaste plan de détournement. On voulait alors dévier vers le bassin de la mer d'Aral le cours des fleuves Ob et Irtych, lesquels coulent de l'Asie centrale vers l'océan arctique en passant par la Sibérie. Un véritable rêve impossible. La résistance à ce projet s'organisa, tant à Moscou et en Sibérie que dans les milieux journalistiques et scientifiques. Cette résistance n'évoquait cependant pas non plus l'ampleur de la baisse de la mer d'Aral. Elle pointa surtout du doigt le gaspillage des ressources d'eau de l'Asie Centrale. On pu calculer qu'en fait, la consommation d'eau était deux à trois fois plus élevée que prévue. Les canaux construits en terre laissaient infiltrer l'eau. Les cultivateurs rechignaient à irriguer de nuit, ce qui aurait limité l'évaporation. De plus amples calculs montrèrent que l'ensemble des mesures destinées à éviter le gaspillage auraient permit d'économiser entre 40 et 70 kilomètres cubes d'eau par an. A elles seules, ces mesures auraient suffit pour à la fois sauver la mer d'Aral et réaliser les objectifs de production souhaités. Les opposants au projet de détournement avaient également d'autres raisons de douter des optimistes prévisions présentées par leurs vis-à-vis. Ceux-ci étaient également impliqués dans deux affaires qui tendaient à démontrer leur incompétence. Un premier projet de détournement des eaux de la Sibérie ne rencontrait pas les échéances prévues et la construction d'une digue, près de la mer Caspienne, se révéla catastrophique. C'était l'une des premières fois que des opposants à un puissant ministère soviétique obtinrent gain de cause. Sous Gorbatchev, en 1986, l'idée de ce projet de détournement fut abandonnée, créant un choc dans la région d'Asie Centrale. Ceci impliqua tout une redéfinition du sauvetage de la mer d'Aral de même que la révision des stratégies de développement régionales. En même temps, la Glasnost révéla au monde les premières conséquences de l'assèchement de la mer d'Aral. Un nouveau centre d'étude fut créé en 1990. En même temps, les premiers experts ocidentaux furent amenés sur place sous une mission patronnée par l'ONU. L'imagination alla bon train. Les plans les plus variés furent proposés: augmenter les précipitations de la région en agissant sur la couche nuageuse, accélérer la fonte des glaciers du Pamir, détourner les eaux de la mer Caspienne vers la mer d'Aral, autant de solutions rejettées parce qu'elles risquaient d'avoir autant de conséquences sur l'environnement que le problème qu'elles cherchaient à enrayer. Non sans ironie, les habitants de la région ont coutume de dire que si tous les savants venus étudier la mer avant apporté un verre d'eau avec eux, la mer aurait retrouvé son niveau original et le problème aurait été résolu. Néanmoins, du bouillonnement d'idées résultant surgit cependant un véritable plan de sauvetage. Celui-ci passe d'abord par l'éradication du gaspillage de l'eau. Ainsi, des méthodes plus modernes d'irrigation sont favorisées. Un prix de l'eau est fixé. L'extension des surfaces irriguées est stoppée. La conception des canaux doit être améliorée pour éviter les pertes. Mais le plus urgent concernait le bien-être des populations de la région. Celles-ci souffrent de problèmes de santé sans mesure avec le bien-être que semblait jadis promettre le mirage de l'or blanc. La mortalité infantile dans la région est l'une des plus élevées du monde. Une proportion anormalement élevée d'enfants naissent handicappés. La santé fragilisée de la population semble étroitement liée à l'utilisation abusive des engrais, pesticides et défoliants. Il n'y a pas de doute; si l'on ajoute à cela les essais nucléaires dont il a fait l'objet, on peut dire que l'environnement naturel du Kazakhstan n'a pas été choyé. Malgré les bonnes intentions, la mer a toujours continué de descendre, indiquant que le point de déséquilibre avait été atteint et que nul phénomène ne viendrait stabiliser son niveau. Celui-ci a baissé de quarante centimètres en 1991, de trente cinq centimètres l'année suivante et de trente centimètres en 1993. Au rythme où les choses vont, nos quatre bateaux se retrouveront non plus à des mètres, mais bien à des kilomètres de l'eau. Après avoir fait le tour de l'Otto Schmidt, nous sommes descendus pour aller faire un tour du coté de ses trois voisins. La batture les séparant, formée d'un sable fin et légèrement humide, semblait se présenter comme un terrain facile à couvrir, une véritable plage. Nous avons tôt fait de voir que c'était une illusion. Chaque fois que nous levions le pied pour faire un pas, l'autre s'enfonçait de quatre à huit centimètres dans le sol mou. C'est donc en louvoyant à la recherche des zones les plus dures que nous avons rejoint l'épave suivante, posée juste au bord de l'eau. Ce second bateau avait dû être démonté jusqu'au dernier boulon possible. Ce qu'il en restait lui donnait simplement l'allure d'un vulgaire monolythe de métal rouillé. On aurait dit une simple barge. Aussi, nous n'avons même pas envisagé y monter et avons aussitôt continué notre chemin vers les deux derniers bateaux, toujours en louvoyant sur la plage. Les deux derniers étaient placés presque ensemble, à quelque vingt mètres l'un de l'autre. Le plus éloigné, aussi en sale état, reposait dans environ cinquante centimètres d'eau. Des cables d'acier pendaient du pont et se prolongeaient sous la surface de l'eau. L'autre, en meilleur état, était placé juste à l'orée de la rive, appuyé sur le flanc d'un banc de sable, un peu incliné. C'était un bateau militaire. Son flanc arborait un seul et banal numéro. Il fut facile de monter à bord et nous avons alors refait le tour de ce nouveau batiment. Je pus trouver d'autres documents et fus surpris de trouver entre autres un livre de navigation montrant des cartes de la mer Caspienne. Nous avons bientôt terminé la visite de notre navire et avons repris le chemin du retour. Un détour vers du terrain plus sec a facilité notre marche. C'est donc sur un sol dur et parsemé de plantes que nous avons cette fois déambulé pour retourner vers notre premier bateau, un peu comme ce troupeau de chameaux qui apparut à quelque distance. Nous errions donc entre des talles de petits arbustes très bas d'une couleur pourpre particulière. Cette espèce d'arbustes originale prédominait sur les autres plantes. Ses branches assez serrés s'étendaient assez loin et recouvraient le sol. Nous avons tôt fait de remarquer qu'un curieux phénomène avait affecté le sol. Il devait être très étroitement lié à la dimution du niveau de la mer. Asséché, le sol s'était craquelé en figures polygonales tout comme le fait une mare au fond boueux après que ses eaux se soient évaporées. La différence, içi, était que ces polygones faisaient quelques dizaines de mètres carrés de surface et que les fissures les séparant faisaient une bonne vingtaine de centimètres de largeur. C'étaient de véritables petites crevasses. On aurait pu y insérer une jambe complète. Puisque les branches des herbes recouvrant le sol cachaient plusieurs de ces fissures, la possibilité de trébucher en y mettant le pied par mégarde était bien réelle et certains chameaux avaient bien dû s'y casser une patte. Enfin, nous avons retrouvé notre Toyota sur le bord de la piste. Il devait être une heure ou deux de l'après-midi et nous avions largement le temps d'aller voir les installations au pied de la colline à quelques kilomètres devant. Au fur et à mesure que nous nous en approchions, il se révelait que ces installations étaient en fait un groupe de quelque sept ou huit bateaux amarrés côte-à côte près d'un vieux quai aux dalles de bétons complètement disloquées. Quelques carcasses de métal jonchaient le sol des alentours, à demi-enfoncées dans le sable. Si le quai était à demi-démoli, les bateaux semblaient au contraire en bon état de fonctionnement. La mer, à cet endroit, rejoignait tout juste le quai, sans doute pour guère longtemps encore. Il apparaissait évident qu'on avait dragué les fonds pour pouvoir accéder encore aux amarrages. Il y devait y avoir tout juste la profondeur d'eau qu'il fallait, sans plus et peut-être que cet endroit était devenu en fait le cimetière de ces bateaux. Parmi ceux-ci, se trouvait justement un gigantesque dragueur. Et parmi les autres bateaux, certains, pourvus de bennes, étaient destinés au transport des résidus arrachés des fonds par le dragueur. On devait avoir devant nous un des derniers ensembles de machinerie qui avait creusé des canaux près des côtes de l'Aral. Ceux-ci avaient été nécessaires pour permettre aux bateaux pêcheurs de pouvoir accéder encore à la mer. Mais il ne servait plus à rien de les entretenir, la pêche étant devenue de toute façon impraticable. Il fut un temps où vingt-quatre espèces de poissons étaient présentes et l'Aral produisait alors dix pourcent du caviar soviétique. Aujourd'hui, seule reste une usine de préparation de poisson, maintenue artificiellement vivante par la transformation de poisson pêché dans la mer de Barentz, à des milliers de kilomètres de distance et transportés là par wagons frigorifiques. Parvenus à coté du quai, nous avons stationné notre véhicule encore une fois pour procéder à une nouvelle visite. C'est alors qu'un homme, sans doute un quelconque gardien, est sorti de ce curieux décor pour venir à notre rencontre. Il avait un chapeau kazakhe sur la tête, des vêtements défraîchis et délavés et présentait le faciès asiatique des Kazakhs de souche. Je lui ai alors serré la main et ai tenté d'échanger avec lui quelques paroles. Il ne comprenait pas l'anglais et devait à peine parler le russe. Visiblement, ce n'était pas un gardien, mais plutôt un simple habitant des environs. Son cheval l'attendait sagement à quelque distance. Il devait sans doute faire une simple promenade dans les environs. La communication étant à toute fin pratique impossible, je lui ai fait une simple salutation et nous avons commencé à faire la tournée des bateaux. Comme nous accédions au premier par une simple passerelle en bois, je me retournai pour voir qu'il avait enfourché sa monture et qu'il venait de reprendre son chemin. Je me demandai bien d'où il pouvait venir et j'aurais bien aimé connaître un peu l'histoire de ce type. A défaut d'en savoir plus long sur lui, nous allions tout de même en savoir un peu plus sur ces autres bateaux. Nous venions de prendre pied sur le plus gros, le dragueur. Celui-ci présentait trois ou quatre ponts et devait bien faire une cinquantaine de mètres de long. Toute une série de passerelles et d'escaliers parcourait l'ensemble de sa structure. Quoique bien rouillé, il avait néanmoins l'air en bon état. Les cabines étaient fermées par de seuls minces fil de fer qu'il aurait été bien facile de forcer. Une grande quantité d'équipement devait se trouver encore à bord. Le poste de pilotage donnait l'impression que notre dragueur venait tout juste d'être laissé en quarantaine. Par une fenêtre, on pouvait voir que des cartes reposaient encore sur une table. Les commandes avait l'air en excellent état de fonctionnement. Les autres bateaux étaient dans un état similaire. Vraiment, dans cette région, tout semble abandonné ou encore hanté. Enfin, après avoir fait le tour de l'ensemble, nous sommes revenus à la Toyota, conscients que le temps de rentrer approchait. Nous avons repris la piste et quelques kilomètres plus loin, nous nous sommes arrêtés à un point d'eau, un genre de puit artésien où nous avons enfin cassé la croûte et fait mentalement le point sur cette journée que nous avions passée. Puis nous nous sommes rembarqués pour de bon et avons rallié le camp largement avant que la noirceur n'arrive. Comme mon travail me voyait la plupart du temps occuppé au bureau, je passait la très grande majorité de mes journées au camp et suis rarement allé au terrain. Ainsi, retrouver le camp après l'avoir laissé une journée entière me donnait une drôle d'impression. J'avais vraiment l'impression d'avoir fait une belle excursion et ma perception de la région allait s'agrémenter d'un nouvel élément. Nous avons alors bien discuté avec nos collègues kazakhs de cette journée. Stass Kalachnikov, un observeur, avait déjà fait de l'exploration sismique près de la mer d'Aral. Il semble qu'il ait travaillé du coté où la mer s'était retiré sur une grande distance. L'endroit où son équipe avait oeuvré, en tous cas, était envahi par la poussière. Les gens devaient travailler avec des masques. Les carburateurs et radiateurs des véhicules se colmataient rapidement et devaient être régulièrement nettoyés. Il évoquait le tout avec un grand sentiment de déception. Mais comme le dit bien un poète ouzbèke, cependant, on ne remplira pas la mer d'Aral avec des larmes. J'ai souvenir encore d'un temps où j'étais enfant à la petite école, et où, assoiffés, nous devions faire la file devant la fontaine en rentrant de la récréation. Lorsque l'un buvait un peu plus longuement pour étancher sa soif, les suivants, impatients de pouvoir prendre également leur tour, disaient un peu brusquement, et dans un humour taquin: "Eh! Laisse de l'eau pour les bateaux!". Cette parole a maintenant la saveur d'une ironie dans mon esprit. Il est réellement possible d'utiliser l'eau au point de ne pas en laisser assez pour les bateaux. (écrit en Indonésie, en avril 1996) | |||||||||
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