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Du Pakistan à l'Indonésie | ||||||||||||
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Accueil > Ecrits > Du Pakistan à l'Indonésie Un voyage de travail au Pakistan et en Indonésie en 1996, aussi l'occasion d'un tour du monde.
Il était près de midi et j'étais à la veille de mon retour vers le Pakistan. Toute la famille se trouvait à la maison. Chantal et les enfants se préparaient à prendre le déjeuner tandis que j'amassais tranquillement mes affaires personnelles en prévision du voyage. Avant de rejoindre le reste de la famille pour le repas, je jettai un coup d'oeil rapide à mon billet d'avion. Trois ou quatre simples rangées de petits caractères à l'encre rouge sur papier carbone résumaient le voyage. Québec, Toronto, Londres, Islamabad. Départ le lendemain matin, six heures trente. J'examinai ensuite mon passeport et retrouvai au hasard des pages le tampon de mon visa, lequel avait été émis deux mois auparavant, au Kazakhstan, pour ma première entrée au Pakistan. En caractères bleus cette fois, mais guère plus gros, noyée parmi d'autres incriptions, un petit "Visa à entrée unique" fut près de se dérober de ma vue. Si le message était tout petit, l'effet de surprise résultant était, lui, monumental. Problème. Mon visa est périmé. Non! Vois-je bien? Hélas, c'était bien vrai. Ce tampon n'avait guère plus de valeur que l'argent de Monopoly. Je sentis le sang me faire double tour. Comment diable avais-je pu oublier de faire ce contrôle pourtant primordial? Enfin, il valait mieux trouver une solution que de chercher des explications. Et il fallait faire vite. Il ne restait que dix-huit heures avant le décollage. Je crus que la première chose à faire consisterait à prévenir les personnes concernées de ma situation. Je téléphonai donc au bureau à Paris et annonçai le problème en assumant mon erreur et en concluant ensuite que j'allais me débrouiller. Le cas échéant, je redonnerais des nouvelles. Voilà. La question suivante était claire: où se trouvait le consulat ou l'ambassade du Pakistan la plus proche? Les pages du bottin téléphonique virevoltèrent comme jamais. Québec? Rien. Montréal. Oui! C'est quand même loin. Mais c'est tout de même plus près qu'Ottawa. Pour se rendre à Montréal, il fallait un peu plus de deux heures de route. Au mieux, j'y arriverais à trois heures dans l'après-midi. Serait-il possible d'obtenir un visa lors des deux heures restantes? Ce serait un temps record. Un coup de téléphone allait me renseigner. - Allo? Le consulat du Pakistan? Je dois partir d'urgence pour le Pakistan demain. Mon visa n'est plus valide. Il m'en faut un nouveau dans les plus brefs délais. - Nous pouvons faire cela, monsieur. Si vous venez cet après-midi, vous pourrez avoir votre visa dès demain matin, neuf heures. - Voyez-vous, mon avion décolle demain, à six heures trente. Malheureusement, il me faudrait ce visa dès cet après-midi. - Ce n'est pas possible. Il faudrait pour cela que le responsable soit présent cet après-midi. - Je pars vous porter les documents immédiatement. Je serai là dans trois heures. - Où êtes vous en ce moment? - A Québec. En catastrophe, toute la famille s'est ensuite embarquée pour faire ce voyage imprévu et pour au moins passer ensemble les quelques dernières heures de ma détente à Québec. Et c'est exactement à l'heure prévue que nous sommes arrivés à Montréal. J'entrai en trombe dans le consulat et déposai prestement ma demande en croisant les doigts. Avec celle-ci, je remis la copie d'un télégramme signalant ma réservation d'avion pour le lendemain. Heureusement, j'eu affaire à des gens compréhensifs. Deux heures plus tard, comme le consulat allait fermer, mon passeport comportait le tampon. Il avait été moins une et ouf, l'honneur était sauf. Ouf. Le problème est réglé... Je su, mais plus tard seulement, qu'il était probablement possible d'entrer au Pakistan sans visa valide et d'en faire la demande lors de l'arrivée. Quoiqu'il en soit, j'avais bien réglé le problème, j'avais également eu ma leçon et c'est l'esprit vraiment soulagé que nous sommes rentrés à Québec. Après un souper en compagnie de mes parents où nous avons savouré la bonne tournure des évènements et où j'ai fait mes adieux avant le départ, nous sommes rentrés à la maison. Il restait encore mes bagages à préparer. Le lendemain, je pris l'avion pour Toronto, puis Londres. Là, je passai la nuit. L'après-midi du jour suivant, je pris le troisième avion, pour Islamabad. C'était un vol des lignes nationales Pakistanaises. On me dit d'abord que ma place n'avait pas été réservée. Bien, pensai-je dérisoirement. Avoir fait des pieds et des mains pour obtenir un visa Pakistanais en catastrophe et me trouver finalement bloqué à Londres. Heureusement, il s'agit simplement d'une erreur et je pus remplir les formalités de départ normalement. Regorgeant de cris ou de pleurs d'enfants tantôt excités ou apeurés par le départ, la salle d'embarquement à demi-remplie de Pakistanais donnait l'étrange impression d'avoir déjà un pied à destination. Les nombreux passagers présents purent gagner leur siège dans l'avion. Et tantôt sous les sièges ou dans les coffres à bagages au dessus de nos têtes, les nombreux et volumineux paquets à main parvinrent également à trouver place. Après la démonstration de sécurité habituelle, les hôtesses gagnèrent également leurs sièges à leur tour. Le circuit de télévision interne fut branché et montra un avion comme le nôtre prenant son envolée, sans doute, dirait-on ironiquement, pour infirmer les craintes des plus sceptiques. En revanche, les autres purent dès lors se demander qui d'Allah ou des réacteurs ferait voler l'aéronef puisque la bande sonore de cette vidéo était une prière musulmane. Si d'une certaine façon, nous avions déjà un pied au Pakistan, il y avait tout lieu de croire que nous y avions déjà les deux ailes. La politique d'achat des compagnies aériennes du tiers-monde est souvent teintée d'un "achetons d'occasion, c'est moins cher" et un examen sommaire suffisait pour constater que notre aéronef avait fait auparavant une carrière sous une compagnie européenne et avait été réformé. En fait, il avait pas mal d'heures de vol dans le corps. Trois mois auparavant, au Pakistan, un collègue de travail m'avait raconté sa truculente expérience de vol sur les ailes de la même compagnie. Après quelques deux heures de vol au dessus de l'Europe, l'avion avait donné un étrange coup de lacet et avait tôt retrouvé sa stabilité. Turbulence momentanée? Il apparu que non. En fait, un des quatre réacteurs avait prit la poudre d'escampette, emportant même avec lui une petite partie du bord d'attaque de l'aile. L'histoire ne dit pas si l'engin a terminé sa course sur la place d'un village ou le jardin d'un paysan. En revanche, l'avion, lui, a bel et bien poursuivi sa route comme s'il eut agit d'une automobile échappant un simple enjoliveur de roue. Les passagers étaient bien quelque peu secoués et étonnés, mais tous semblèrent rester confiants. Allah devait être là pour remplacer le réacteur rebelle. Arrivée à Islamabad. Enfin, en ce cas-ci, après une longue nuit sans guère plus d'histoires que de perte de réacteur, nous arrivâmes finalement à Islamabad. Comme c'est souvent le cas en arrivant en zones tropicales, sortir de l'avion donna l'impression de butter contre un mur de chaleur. Au bas de la passerelle, de vieux autobus attendaient les passagers fatigués et éreintés que nous étions. Après une brève course sur le bitume de l'aéroport, nous sommes descendus et engouffrés tous dans le terminal pour butter contre un autre mur, celui du passage de la douane. Tous passèrent lentement, un par un et lorsqu'enfin vint mon tour, le contrôleur à l'allure pourtant sévère auquel je remis mon passeport aquiesça simplement d'un bref coup d'oeil, le tamponna brusquement et me le remis presque aussitôt. Dire qu'il m'avait fallu des heures d'énervements pour finalement aboutir sur ces trentes secondes de routine de la vie d'un douanier désabusé. Pour une rare fois, j'aurais aimé alors tomber sur le plus sceptique d'entre les sceptiques, un peu pour savourer la nécessité et la valeur de toutes nos démarches de dernières minutes et pour jouir du fait que j'avais vraiment patte blanche. Un avion venant de Dubaï était arrivé en même temps que le nôtre et cela compliqua l'acheminement des bagages. Heureusement, je reconnaissai bientôt mon sac qui arrivait lentement sur un convoyeur grinçant et m'échappai prestement au dehors. Aussitôt que je traversai la porte de sortie, je reconnu mon nom sur une affiche portée par un chauffeur au milieu d'un groupe de gens. Au lieu de m'emmener il me demanda plutôt de lui remettre mon passeport et me donna en échange deux billets d'avion supplémentaires. L'endroit où je devais me rendre était tout au sud du Pakistan, tout à l'opposé d'Islamabad. Il me fallait donc retourner dans l'aérogare, dans la zone domestique cette fois, pour attendre un autre avion pour Karachi, et faire là une correspondance supplémentaire pour Hydérabad, située à environ quatre cent kilomètres au nord-est de Karachi. Un chauffeur de la mission, parait-il, allait m'attendre au terminus de ces deux vols supplémentaires. Comme de fait, quelques heures plus tard, dans le bien plus modeste aéroport d'Hydérabad, un homme se dirigea vers moi et semblait effectivement à ma recherche. C'était bel et bien le chauffeur de la mission. C'est dans un état à demi-léthargique que je couvris avec lui les dernières trois heures de route nous séparant de la mission. En fin d'après-midi, donc, j'arrivai finalement à destination. La concession pétrolière où nous nous trouvions portait le nom du principal village qui s'y trouvait, c'est à dire Petro. Ce qui, après tout, était quand même bien approprié pour une concession pétrolière... A Petro, donc, j'allais assurer le remplacement de Philippe, un collègue avec lequel j'avais travaillé auparavant au Yémen, à Paris, au Gabon et également au Pakistan, deux mois plus tôt. Je le retrouvais donc une autre fois avec plaisir. Philippe n'était pas du genre à se laisser impressionner. Je retrouve toujours son bureau dans un état bordélique et le maudit alors toujours un peu en secret. Néanmoins, il a une bien grande qualité que j'admire chez quelqu'un. Celle d'être sérieux sans pour autant se prendre au sérieux. Je revis également des compagnons que je n'avais pas vus depuis six ans, lors de mes deux séjours en Birmanie. La première soirée nous vit tous discuter de façon animée et joyeuse, ce qui, à priori, contrastait avec l'ambiance du campement. Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'installation était là bien rudimentaire. Le robinet d'eau chaude de la douche était en panne et, froide ou chaude, l'eau manquait souvent de toutes façons. Nous dormions sous la tente par une température atteignant les trente degrés. L'électricité manqua deux soirs parce que nous n'avions plus d'essence diésel pour assurer le fonctionnement du groupe électrogène. Une grève avait paralysé le pays et avait rendu difficile, pour quelques jours, l'approvisionnement en carburant. A la cantine, matin, midi et soir, nous mangions littéralement entourés par des nuées de mouches. Peut-être pour cette raison, je devint malade. Diarhées, vomissements et fatigue générale me mirent sur le carreau pour une période de quatre jours. Deux autres expatriés de la mission connurent les mêmes malaises. Enfin, comme la santé me revint, je dû travailler une longue période de vingt-quatre heures consécutives pour rattrapper le temps perdu, rencontrer mes échéances et envoyer à temps la production de la mission. Les fins de journées me voyaient faire quelques exercices de mise en forme quotidiens à la grande curiosité de la population locale. Faire un petit footing sur les routes ou dans les champs n'est pas sans détourner les regards des gens, que ce soit au Pakistan ou ailleurs. Le premier trajet qui me paru intéressant à parcourir me vit zig-zaguer sur de petites pistes, parfois pris au beau milieu d'un troupeau de vaches à l'allure beaucoup moins pressée que la mienne. Ce trajet me paru ensuite définitivement dénué d'intérêt quand, me voyant déboucher à l'entrée d'un petit village à demi-caché, un habitant me semonça de retourner d'où je venais. Une autre direction me vit traverser un autre village et trainer bientôt à ma suite une vingtaine de jeunes garçons excités à la vue d'un étranger. Enfin, un autre trajet me vit parcourir simplement le long d'une route calme, de part et d'autre de laquelle s'étendaient des champs en culture. Ca et là, de braves paysans s'affairaient tantôt à leurs cultures, à leur maison ou relaxaient simplement en bavardant, détournant à peine leur regard vers cet étranger qui passait. Sur la mission Plus tard dans la soirée, l'atmosphère de la tente bar était bien animée en début de soirée. Parfois, l'heure de l'apéro se prolongeait même jusque tard dans la nuit. Une petite table sur laquelle était posée quelques bouteilles et quelques plats de cacahuètes occupait un coin de la tente. Le plancher de celle-ci était formé de briques simplement posées sur le sol. Dans un autre coin trônait un bar, lui aussi fait de briques. A une autre extrémité se trouvait un écran de télévision, un lecteur de cassette vidéo et un lecteur de disques compact. Un néon avait été fixé sur le poteau central et pour essayer de rendre l'éclairage plus tamisé, on l'avait recouvert d'une couche de peinture aérosol rouge. L'ambiance hermétique de l'éclairage néon avait laissé place à un genre d'éclairage "quartier rouge d'Amsterdam" en plus kitsch. La photo d'une femme nue reprise d'un magazine de charme avait été épinglée au mur. La pauvre avait été elle aussi la cible d'un jet de peinture aérosol. La partie la plus intime de son corps était recouverte d'un gros point rouge aux bords diffus. Avec les premières bières débouchées fusaient les commentaires de cette autre journée de travail qui s'était terminée. L'apéro est souvent une sorte de réunion de travail. Sans aucun ordre du jour précis, on commente et cerne les problèmes courants. Cela se fait moins par réel souci professionnel que par la difficulté de se déconnecter vraiment du travail tant l'esprit est encore ocuppé par les problèmes de la journée. Cela arrive éventuellement et le sujet de conversation change alors pour être plus distrayant. Un autre remplaçant arriva un jour sur la mission et nous fûmes bientôt deux pour assurer le travail. En fait, ma véritable fonction au Pakistan devait être d'assurer la formation de ce nouveau collègue pour lui passer ensuite le relais. Cette tâche se révéla commode et l'objectif désiré fut aisément atteint. Enfin, près de la fin mars, je devais faire mes aurevoirs pour quitter le pays et poursuivre ma deuxième moitié de séjour en Indonésie. Je choisi de quitter la mission pour d'abord aller en visiter une autre près d'Islamabad. Nous avions alors trois missions sismiques en opération au Pakistan. Sur cette deuxième, je retouverais un autre collègue avec lequel j'avais fais un stage de formation à Paris en janvier précédent. Sa fonction sur cette mission était directement reliée à la formation reçue alors, ce qui n'était pas le cas pour moi. Discuter avec lui de son travail rafraichirait mes souvenirs de la matière vue et me renseignerait sur les problèmes éventuels de cette nouvelle fonction. J'allais donc profiter de mes deux derniers jours au Pakistan pour ce faire. Retour à Islamabad Le 22 mars, à neuf heures du matin, je m'embarquai avec le même chauffeur dans le même minibus, selon le scénario de l'arrivée, pour rallier l'aéroport de Karachi en un premier temps et prendre l'avion pour Islamabad ensuite. Les amis se rassemblèrent pour faire les derniers saluts et signaler au chauffeur, le plus sérieusement du monde, qu'à cause d'un changement de programme, je partais maintenant pour le campement secondaire, sur le terrain. Son sourire s'effaça sous un regard décontenancé lorsque, le plus sérieusement du monde, j'aquiesçai de l'exactitude de cette remarque. Il nageait encore dans une mer d'interrogation au premier carrefour rencontré. Incertain de la route à prendre, il apprit là avec soulagement que Karachi était bien notre destination et se mit alors à rire avec moi. Nous avions cinq bonnes heures de route devant nous à couvrir. En un premier temps, nous devions rallier Hydérabad et emprunter ensuite une autoroute pour rejoindre Karachi. La région sud-est du Pakistan, que nous allions traverser, est caractérisée par un climat très arride. Néanmoins, la population s'y trouve relativement concentrée. Plusieurs petits villages et quelques villes se trouvaient le long de notre parcours. Hydérabad, sise à mi-chemin, est une ville d'importance. Par ses efforts, la population de la région a réussi à s'affranchir de la rigueur de la nature et semble bien s'accomoder de cet environnement qui, à tout le moins pour nous, occidentaux, parait relativement hostile. De nombreux réseaux de canalisations se ramifient dans ces terres arrides et acheminent l'eau nécessaire aux champs en culture. Dans les villes, je remarquai également quelques écoles d'agriculture. Au départ du campement, la route traversait donc une suite quasi-ininterrompue de champs. Elle nous mena bientôt vers Khippro, le premier gros patelin sur le trajet. Une succession de petits commerces occupaient à toutes fins pratiques tout l'espace disponible de chaque coté de la route traversant le village. Marchands divers, garagistes, kiosques quelconques composaient là un véritable bazar. Le tout était sillonné en plus par une foule disparate et animée. Là, des autobus dont on décharge le toit encombré de valises et de paquetons. Ici, un groupe de pousse-pousses sur bicyclette. Là, des tricycles motorisés, des tuks-tuks, dit-on plus couramment, qui, plus agiles dans ce capharnaüm, zig-zaguent dangereusement entre les camions, lesquels ne manquent pas de rétorquer par un coup de klaxon à la moindre occasion. On dirait d'ailleurs que les camions pakistanais possèdent tous leur klaxon particulier. Aucun n'est non plus peint de la même façon, comme si les images dont ils sont pourvus étaient l'équivalent des empreintes digitales humaines. Paysages, visages, objets ou slogans quelconques décorent les carosseries et bennes et sont à leur tour entourées de toute une frise multicolore. Là, deux gros yeux aux cils exagérément longs, là le dessin d'un avion. De plus, les pare-chocs avants et arrières des camions sont presque toujours pourvus d'une rangée de bouts de chaines juste assez longs pour toucher le sol. Comme habillement original, elles semblent former l'équivalent métallique des lanières de cuir d'un manteau à la Buffalo Bill. A la différence près qu'elles font tout un tintement dès le plus simple déplacement. Et c'est là de toutes façons l'effet recherché. Avec ses klaxons, chaînes, peintures, le camion pakistanais, de par sa nature, est fait pour attirer l'attention par la vue comme par le son. A la sortie et à l'entrée des villes, la chaussée est pourvue de ralentisseurs. Comme les autres véhicules, le nôtre traversait donc bien lentement la grosse bosse de bitume qui barrait la chaussée. Et là, comme à plusieurs feux de circulation d'ailleurs, il se trouvait souvent un quelconque mendiant pour tendre la main. Certains de ces gens font peine à voir et pour plusieurs personnes venant de pays aisés, ils sont une source de malaise et de culpabilité. Voir le malheur ainsi étalé incommode et peut-être pour avoir rendu ce malheur tabou le trouve t'on, paradoxalement, encore plus insupportable. De tels chocs guettent toujours les voyageurs. Tous les voyageurs. N'y échapperont pas non plus ceux qui, ayant beaucoup lu, se croient pourtant conscients de l'état du monde. Voir la tour Eiffel des dizaines de fois en photo ne rend en rien l'impression de majestuosité qui se dégage quand, pour la première fois, on l'admire depuis les Champs de Mars ou la Place du Trocadéro. De même, voir la misère tous les soirs aux nouvelles télévisées en spectateur ne rend en rien la frayeur qui vous glacera lorsque ses yeux croiseront finalement le plus profond de votre regard. Parce qu'à ce moment vous n'êtes plus spectateur et que vous jouez avec elle sur la même scène, une angoisse vous étreint d'une façon indicible et vous réveille comme le ferait une gifle. Vous réalisez alors que vous n'imaginiez pas la misère dans laquelle certains de vos semblables sont plongés. Et, oui, vous avez alors honte. Un lépreux sur le bord de la route... Mon chauffeur s'arrêta pour descendre donner une aumône. Le mendiant qui lui tendit la main était atteint de la lèpre. Ses doigts anormalement allongés, noueux et croches se replièrent d'une drôle de façon autour du pauvre billet qui allait à sa rencontre. Manifestement, ses jambes difformes ne pouvaient le soutenir. Elles étaient repliées sous lui d'une façon anormale et lui semblaient plus nuisibles qu'utiles, comme si elles lui étaient devenues un poids mort et encombrant à trainer. Au moment où il mettait en poche son billet, son regard croisa le mien. De le voir ainsi du haut de mon véhicule me remplit de honte. Honte qu'insoutenir son regard aurait en revanche consacrée. Impuissant à résoudre ce dilemne, je restai fixe en me demandant ce que lui pouvait bien deviner à son tour en me regardant. Qu'en serait-il si nos rôles avaient étaient inversés? Comment verrais-je, dans ma condition difficile, ce type aisé qui me regarde, installé confortablement dans son véhicule? Mais voilà, c'est ainsi que se firent les choses. Lui se trouve sur la chaussée à mendier et je suis en train de vivre un voyage. Un univers nous sépare et pourtant un rien aurait fait d'inverser nos rôles respectifs. Au moment même où la situation commençait à devenir insupportable, mon chauffeur reprit le volant et nous poursuivîmes notre route. Il m'aurait été difficile de lui donner quelque chose puisque, un peu par imprévoyance, je n'avais même pas le moindre billet dans mon porte-monnaie à ce moment là. Par le rétroviseur, je le vis installé au bord de la route, disparaissant lentement de ma vue. Plus loin, dans un autre village, je vis un jeune homme se déplaçant à l'aide de deux simples blocs de bois qu'il tenait dans chacune de ses mains. Il s'appuyait sur ces blocs et balançait son tronc d'un simple élan vers l'avant. Pour réussir à se déplacer ainsi, il prenait soin de replier la plus encombrante de ses jambes mortes en en bloquant le talon derrière sa tête. L'autre trainait simplement dans la poussière. Cela me rappela l'histoire de Luis, un prospecteur brésilien de la mission qui m'avait parlé d'un pauvre malade, à Khippro, ne pouvant se déplacer qu'en roulant son corps sur le sol dans une curieuse culbute. Manifestement, nous traversons tous également notre vie sur cette planète. Nous partons du même point et nous nous rejoindrons tous à l'autre bout. Entre les deux points cependant, un univers d'évènements différents parsèment les chemins. Et suivant les cultures, les régions, la chance ou la malchance, ces chemins varient à l'infini. Pour certains, les choses vont d'elles-mêmes, pour d'autres, les dés sont tombés du mauvais coté. Pour l'occidental voyageant dans les régions du tiers-monde, les dés paraissent avoir ici souvent tombés sur le mauvais coté pour beaucoup de gens. Cela donne toujours un choc de le constater et replace ses problèmes d'hier dans une autre perspective. Ces gens que l'on pense si miséreux restent cependant souvent dignes et fiers et à moins qu'ils soient vraiment dans le besoin le plus fondamental, la pitié n'est pas nécessairement l'attitude la plus appropriée que l'on puisse avoir envers eux. En certains cas, ceux-ci la perçoivent comme un filon à exploiter. C'est ainsi qu'à l'extrême, en Inde, des parents mutilent volontairement leurs enfants pour qu'ils puissent retirer des aumônes plus substantielles. A l'inverse, cette pitié peut être ressentie comme une insulte. Une subtile marge marge existe entre l'aide et la pitié. Tandis que la première est salutaire, la seconde néglige le fait qu'on retrouve chez tous ce constant et profond désir de s'affirmer, d'être responsable et non simplement d'être plaint et pris en charge par les autres. Vous pouvez penser "pauvre homme" en regardant ce simple bédouin qui doit chaque matin aller chercher son eau au puit. Mais vous pensez ainsi simplement parce que vous ne voudriez pas être à sa place. Cet homme peut à son tour fort bien reconnaître que sa vie est absente des commodités si communes à la vôtre. Mais cela ne fait pas de lui un "pauvre homme". Il est bien probable que lui ne désire pas plus être à votre place que vous à la sienne. Et en fait, il n'envie peut-être pas du tout votre sort et se croit peut-être beaucoup plus près de la vérité que vous. Néanmoins, vous vous rendez compte que les problèmes auxquels certains de vos semblables doivent faire face n'ont rien de commun avec les vôtres. Et à ce moment, on se demande ce qui se passe dans notre pauvre tête pour nous être contrarié devant le mauvais temps, une amende, un feu rouge, des broutilles, alors que des gens, ailleurs, doivent accueillir avec dignité et résignation des malheurs bien plus grands. Par le plus curieux des paradoxes, on dirait qu'il faille parfois affronter ces malheurs au plus profond de notre être pour trouver la véritable importance des choses et la source de ce qui est important au bonheur. Affranchis de difficultés de base comme celles de simplement trouver de l'eau, de quoi manger et survivre, nous trouvons sans cesse d'autres obstacles à surmonter et restons perpétuellement insatisfaits. Et c'est ainsi qu'en dégringolant à un plus bas niveau, nous percevons finalement la légèreté de cette course que nous poursuivions jadis avec tant d'ardeur. Après avoir perdu la santé, à l'aube de la mort ou après un grand malheur, les anciennes priorités telles qu'une retraite dorée, une plus belle maison, un meilleur travail semblent des riens en regard d'autres plus fondamentales. C'est un peu de ce choc qui guette le voyageur. Mais c'est un choc salutaire car il ouvre l'esprit à la réflexion. En revanche, ce choc se produit en deux temps. S'il y a celui de l'arrivée, il y a aussi le ressac du retour à la maison. Si le choc de l'arrivée est facilement concevable, celui du retour à la maison l'est moins. Après tout, pense-t'on, après un beau voyage, quoi de plus agréable que de retouver sa demeure et les siens? Le plaisir du retour est en fait marbré d'impressions variées. L'actuel président du Pakistan, madame Bénazir Butto, a passé nombre d'années emprisonnée pour la simple raison qu'elle représentait une menace pour le gouvernement Pakistanais. La dictature en place avait auparavant commandé l'exécution du président précédent, son propre père, au terme d'un nébuleux procès. Son courage sera venu à bout d'années de répression pendant lesquelles une personne prononçant un mot contre le système risquait la bastonnade sur la place publique, voire la peine de mort. Quelques pensées. Des personnages qui m'impressionnent.. Aung San Suu Kyi, que l'on apelle aussi la mère courage de la Birmanie, aura elle aussi vu sa vie basculer dans la poursuite d'un combat où elle s'est investie à tel point qu'il impliquait même de se trouver physiquement séparée de son époux et de ses enfants. Assignée à résidence après avoir pourtant gagné les élections, réduite au silence par ce gouvernement surpris d'avoir perdu à ses dépens, elle poursuit néanmoins son but avec une apreté sans pareille. Je pense d'abord à leur exemple parce qu'elles sont de pays où j'ai usé les semelles de mes souliers. Néanmoins, ces deux personnes du sexe que l'on dit pourtant faible apparaissent pour moi comme des modèles de courage, de persévérance, de dignité et d'honneur. Leur exemple rappelle que dans certains pays, le combat que l'on mène se situe à une autre échelle. Et que le droit de parole y est tout autre. Et ce ressac de choc produit par le retour à la maison peut s'illustrer de la façon suivante. Je reviens d'un beau voyage, je retrouve les miens, et en ce premier matin, j'écoute la radio pour prendre enfin des nouvelles de mon pays. Sur les ondes, les auditeurs peuvent s'exprimer librement. C'est ainsi qu'ailleurs, une personne est emprisonnée pour avoir simplement exprimé publiquement son opinion politique. Et c'est ainsi que chez vous, une autre peut épancher librement sa colère auprès de cent mille auditeurs. La raison de cette colère? Son équipe de hockey préférée a mal joué la veille ou quelqu'autre broutille. Je dois souvent me réajuster à chaque retour en mon pays de voir des gens se plaindre de choses de peu d'importance. Avoir des raisons de se plaindre ne donne pas nécessairement raison de se plaindre. Je souhaite parfois secrètement, mais sans méchanceté, à ces gens que l'on entend maugréer sur leurs conditions, de les voir s'expatrier pour voir la situation ailleurs. Ils y trouveraient un enseignement porteur d'un bonheur beaucoup plus durable que la satisfaction de leurs plaintes. C'est donc le genre de pensées qui me parcouraient dans la tête, le long de la route entre Pétro et Karachi. Le soleil avait atteint le zénith et sous ce ciel sans nuages, la relative fraicheur que l'on pouvait trouver encore sous les grands arbres étaient bien convoitée. Plusieurs passants s'y reposaient et y bavardaient simplement comme si la chaleur avait pour eux fait figer le temps. Ailleurs, des groupes de jeunes garçons s'amusaient encore en se baignant avec vigueur dans les canaux ou dans de petits étangs. De gros buffles noirs recherchaient les mares avec une égale avidité et échappaient encore à la chaleur en ne gardant que leur tête hors de l'eau. Perchés tantôt sur la tête de ceux-ci ou sur leurs grosses cornes, seuls quelques petits oiseaux semblaient encore s'accomoder de la chaleur écrasante. Si dans les villages l'activité semblait au ralenti en ce milieu de journée, la route voyait au contraire circuler tout autant de véhicules, pour la plupart des camions chargés à pleine capacité d'une marchandise bien hétéroclite. L'un de ceux-ci était rempli de chèvres. Une espèce de grand filet avec des mailles bien grossières avait été tendu entre les parois de la benne de ce camion, un peu à la façon d'un gigantesque hamac. Tout le groupe de chèvres y avait les pattes passées dans les mailles et toutes reposaient alors sagement sur leur ventre. En revanche, en dessous, des dizaines de petites pattes remuaient l'air de façon bien impuissante. Plusieurs autres camions transportaient des fourrages et étaient si chargés que leur largeur en était presque doublée. Cela compliquait singulièrement les dépassements et les rencontres. Lors des dépassenments, nous longions, à quelques centimètres à peine, un véritable mur de foin. Comme j'étais assis du coté du passager et comme la fenêtre était gardé ouverte, je n'étais pas loin de me demander avec humour si une partie de la cargaison voisine, dans un ballant quelconque, n'allait pas tomber sur notre véhicule pour m'ensevelir. Tout près d'Hydérabad, nous croisâmes un cortège funèbre. La procession remontait solonellement la route. A sa tête, deux lignées de trois hommes marchaient côte à côte en soutenant entre eux sur leur épaules une simple surface de bois plane sur laquelle reposait le corps voilé du défunt. Cette scène inspirait tout naturellement le recueil. Je me rappelle avoir lu quelque part que les Pakistanais évitent, dans la mesure du possible, de pleurer un disparu. Semble-t'il que, si douleureuse que peut être la perte d'un être cher, accueillir stoïquement l'évènement reste l'attitude appropriée parce qu'elle favorise le départ paisible du défunt dans son voyage vers l'au-delà. A partir d'Hydérabad, une autoroute moderne et confortable menait jusqu'à Karachi. La circulation y était plus paisible, non pas parce qu'elle était moins dense, mais parce que chaque véhicule trouvait place pour manoeuvrer. Le long ruban de macadam noir se perdait jusqu'à l'horion, dans un paysage de terrains caillouteux et de collines brunâtres. Enfin, après quelques trois heures de route supplémentaires, les habitations se firent plus denses, annonçant bientôt notre arrivée à Karachi. Quelques impressionnants rassemblements de camions-citernes soulevèrent notre attention. Mon chauffeur eut ensuite une parole que je ne pu comprendre. L'allure de son geste de la main, cependant, exprimait bien qu'une manifestation se déroulait sous nos yeux. Cela crevait les yeux de toutes façons et la pénurie qui nous avaient touchés il y a quelques jours n'en était certainement pas étrangère. Arrivée à Karachi La métropole pakistanaise, Karachi, a la réputation d'une ville dangereuse. Semble t'il que certaines factions contrôlent des parties de la ville et restent à l'abri du contrôle policier. L'agence CGG avait ici ses bureaux auparavant. On opta, devant le danger apparent, de déménager à la plus paisible Islamabad. Sur une note de CGG, on pouvait lire que toute entrée ou sortie du Pakistan devait se faire en priorité par Islamabad et que, dans le cas ou un transit par Karachi était nécessaire, il fallait éviter de sortir de l'aéroport. Aussi, je n'avais guère l'intention de trainer dans la ville pour vérifier la validité de cette remarque et comme je me rappelais le texte de cette note, nous étions précisément à l'orée de la ville, en vue de l'aéroport. Une fois notre camionnette stationnée à l'accès de la zone des départs, mon chauffeur descendit pour prendre mon sac et le poser sur le macadam brulant. A peine eut-il le temps de me serrer la main pour me dire au revoir qu'une horde de porteurs m'entoura aussitôt, sollicitant mes services. L'aérogare donne ici l'impression de voir plus de porteurs à bagages que de passagers tellement les premiers se manifestent avec prépondérance. Cet aérogare avait été construit tout récemment et ne semblait porter encore aucune marque d'usure. Un vaste hall au très haut plafond accueillait les passagers au départ. Et là, de façon surprenante, je fis la rencontre d'un des administrateurs de la mission auquelle j'avais participée au mois de décembre précédent. Lui aussi prenait l'avion pour Islamabad et ensemble, nous attendîmes le départ tout en bavardant. Cela aura toujours de quoi me surprendre: on peut être dans l'endroit le plus perdu et faire encore rencontre d'une connaissance. Retour à Islamabad Je passai une nuit reposante à Islamabad et dès le lendemain, j'eus la surprise de refaire une autre rencontre inopinée. Stéfano, avec qui j'avais auparavant travaillé en Tunisie, se trouvait à l'agence pour une assignation de quelques semaines. Nous ne nous étions pas vus depuis maintenant trois ans. Depuis ce temps, lui s'était marié et avait également roulé sa bosse dans quelques autres pays. Nous étions bien heureux de nous revoir et la matinée fut alors particulièrement animée de nos discussions. C'est là un peu l'exemple des rencontres entre prospecteurs de CGG. Vous vous perdez de vue pendant des années, vous vous oubliez d'une certaine façon et puis vous vous revoyez ensuite à l'autre bout du monde. Les souvenirs fusent, la discussion démarre. Puis le cycle recommence et jusqu'à la prochaine rencontre, qui aura lieu Dieu sait où, le souvenir de cet ami est rangé dans un coin de votre esprit. Dans l'après-midi, un chauffeur de la mission suivante est enfin venu me chercher. Quelques trois heures de route nous séparaient de la destination. Au départ d'Isalamabad, la route était encore bien encombrée. Ce jour là, en fin avril, était celui de la fête nationale du pays. De nombreux camions semblaient prendre la route acquise pour eux. Ils étaient chargés à pleine capacité de fiers gens brandissant drapeaux et scandant slogans. Enfin, après quelques kilomètres, nous atteignîment la paisible et verte campagne. Le soleil descendait lentement à l'horizon et l'éclairage rasant rendait une vivacité aux couleurs du paysage qu'hier encore, dans la région d'Hydérabad, j'aurais cru impossible en ce pays. La route suivait grossièrement un chemin de fer qu'elle semblait s'amuser à croiser sans cesse, comme si elle jouait avec lui à saute-mouton. De modestes maisons s'échelonnaient tout le long de la route, laquelle était également bordée par de gros arbres généreusement fournis. Au delà s'étendaient de vastes champs. Et, tout au bout, beaucoup plus loin, de grosses collines brunâtres émergeaient de la terre pour se profiler sous un beau ciel bleu foncé, sans nuages. Des enfants jouaient au cricket sur des terrains découverts. Des femmes ramenaient des fagots de bois sur leurs épaules. Les gens semblaient vaquer à leurs occupations et tout de cette fin de journée inspirait la quiétude. La glace baissé, le coude appuyé sur la bordure de ma portière, les cheveux à demi-caressés par le vent, je savourais paisiblement ces délicieux moments. Plus loin, un grand rassemblement avait lieu. La route était maintenant bordée par deux murs d'automobiles et de camions stationnés pare-chocs à pare-chocs. Une vaste foule ocuppait un grand champ. Je suggérai au chauffeur que nous allions voir ce qui se passait là et il aquiesca avec plaisir. Il me baragouina avec entrain quelques mots que je ne pus comprendre et semblait en tous cas bien fier de m'amener voir ce rassemblement. Dès qu'il pu trouver une place pour stationner notre véhicule, je descendis avec mon attirail photographique et m'approchai avec lui. Il n'y avait pas une seule femme dans toute cette foule. Tout en m'approchant, j'entendis une clameur se lever et sur la pointe des pieds, je tentai de m'étirer le cou au-dessus du mur humain qui me cachait la scène. Au loin, je vis deux gros boeufs parés de décorations s'élancer comme s'ils devaient courir l'un contre l'autre. Ce devait être une démonstation, un genre d'encan quelconque ou peut-être encore une célébration. J'eus bien peine à deviner. Mais en tous cas, l'animation avait sa place et les spectateurs semblaient bien intéressés. Quelques propriétaires semblaient bien fiers de poser pour une photo d'eux en compagnie de leur boeuf et je pressai le déclencheur de mon appareil plusieurs fois. Enfin, pensant sans doute à la route qu'il nous restait encore à parcourir, mon chauffeur me pressant et indiqua du doigt la direction de notre voiture. Plus loin, le sol se teint d'un ocre particulier et sa composition devait être propice à la fabrication de briques. Nous avons croisé plusieurs fours à briques parés de haute cheminées. Au soleil couchant, nous avons enfin rejoint la mission. Je retrouvai encore une fois plusieurs anciens collègues et après avoir trouvé place et défait mon sac dans une tente, je retrouvai ces amis à la tente cuisine. Une autre soirée de discussions animées recommença. Enfin, le lendemain, je passai la matinée à examiner l'installation informatique de la mission. J'aurai même eu le plaisir de donner un coup de main pour dépanner une installation défectueuse. Puis, dans l'après-midi, je remballai mon sac et repris la route pour Islamabad. Et je passai là ma dernière soirée avant le départ. Le lendemain, je retrouvai aux bureaux de l'agence Christian, un autre collègue que j'avais perdu de vue depuis six ans et que j'avais rencontré en Birmanie. Il disait à l'époque que ce genre de vie de prospecteur était peut-être bien aventureuse et intéressante à prime abord, mais qu'elle était sans doute un peu trop déséquilibrée pour qui désire vraiment bâtir quelque chose. Aussi, il semblait alors exprimer le souhait d'en terminer bientôt avec tous ces voyages et dépaysements. Je su deux ans plus tard qu'il avait effectivement pris un congé sabbatique, sans doute, pensai-je, pour faire le point comme il l'avait exprimé. J'appris plus tard encore son retour au travail. Quelle avait bien pu être la conclusion de son expérience? Qu'avait-il fait pendant cette période? En fait, ce jour où je le retrouvai, nous prîmes le repas du midi ensemble et je pus en savoir plus. Il avait eu le projet de monter, avec un partenaire, une entreprise touristique en Birmanie. Ce dernier, pilote d'hélicoptère australien, avait travaillé en ce pays avec nous à l'époque. Et il semblait avoir l'esprit fort spéculateur. Il trouva des investisseurs pour son projet, un genre de petit complexe de cases exotiques sises sur le bord de la mer des Andamans, dans le sud-est de la Birmanie. Pour un touriste désirant une retraite paisible et exotique dans un coin retiré de la planète, l'endroit était choisi. Et comme la junte militaire en place semblait intéressée à ouvrir de plus en plus le pays au tourisme, le moment de démarrer un tel projet semblait bien choisi également. L'affaire dura un temps, mais aux yeux de Christian, l'ensemble du projet paraissait avoir un avenir guère moins boiteux que celui de CGG. Le gouvernement, si on peut appeler ainsi la junte militaire en place en Birmanie, exigeait des redevances astronomiques à toute entreprise désirant s'installer. De plus, son associé semblait concevoir les affaires d'une façon plus ou moins honnête. Christian le laissa à son projet et revint finalement à CGG. Cette option devait finalement être moins incertaine et aventureuse que celle des cases exotiques sous les palmiers de la Birmanie. Christian avait donc repris le rythme des détentes et des séjours de mission sismique. Ce jour où je le croisai, il allait rejoindre sa mission, dans les montagnes du Belouchistan, au centre du Pakistan. Et il revenait directement de vacances aux Philippines. Cette troisième mission sismique au Bélouchistan était située sur de hauts plateaux. En hiver, il avait même neigé dans cette région. Il y avait de quoi surprendre celui qui croyait arriver là en pleine chaleur tropicale, paré de ses bermudas et de ses sandales. Et c'est pourquoi les gens de la mission prévinrent les gens des bureaux chefs, à Massy en priant de signaler aux nouveaux arrivants de prévoir une tenue vestimentaire appropriée. Ainsi, Christophe, celui qui venait prendre ma relève à Pétro, fut averti avant son départ de bien s'habiller. Il arriva donc avec un habillement hivernal, non pas à la mission du Bélouchistan, mais à celle de Pétro, là où il faisait quarante degrés le jour et trente la nuit. "Au moins, t'auras pas à t'inquiéter du froid", lui avait-on dit non sans ironie. Départ pour l'Indonésie Revenu à l'agence, on me remit trois nouveaux billets d'avion. Dès lors, j'eus l'impression de plonger tête première dans la deuxième moitié de mon voyage, celle qui aller cette fois m'emmener en Indonésie. Mon passeport comportait le visa d'entrée, les billets d'avion étaient corrects. En un premier temps, je devais revenir à Karachi pour prendre ensuite un vol vers Singapour. De là je changerais encore d'avion pour arriver finalement à Jakarta en fin d'après-midi le lendemain. En tout début de soirée, le chauffeur de l'agence m'emmena à l'aéroport et aussitôt qu'il me serra la main avant de me quitter, je goutai avec plaisir à cette délicieuse sensation de me retrouver d'attaque pour un autre départ vers une nouvelle destination. Je me retrouvai encore une fois à passer les mêmes contrôles de bagages, à remonter les mêmes passages et escaliers et à attendre encore une fois l'appel du départ dans la zone d'attente de l'aérogare d'Islamabad, devenue maintenant familière. J'aime les départs d'avion qui ont lieu le soir. J'ai alors d'autant plus l'impression de basculer vers un nouvel ailleurs lorsqu'une nuit me sépare encore de la destination. Et je patiente simplement en attendant le départ. Il n'y a pas lieu de se presser et rien ne sert de s'énerver. Il fait même bon, pour une fois, d'avoir simplement du temps libre à passer en attendant l'appel des passagers. Un livre à la main, je plonge encore dans un autre monde et je peux attendre tout le temps qu'il faut. A quoi bon se presser? Nous arriverons à destination tous en même temps. J'étais bien heureux d'avoir quelque chose à lire, effectivement, car à Karachi, après un vol sans guère plus d'histoires qu'un voisin monopolisant l'accoudoir pour lui seul, il fallut attendre le vol suivant pendant cinq heures au lieu des deux prévues à l'origine. Notre avion avait eu un contretemps. On nous invita vers le restaurant et notre transporteur nous offra gracieusement un repas en attendant ce départ retardé. Enfin, vers quatre heures du matin, tous purent finalement s'embarquer et partîmes enfin vers Singapour. Départ vers Singapour et Jakarta C'était alors mon tout premier passage à Singapour. Et c'était dommage d'avoir dû écouler du temps à attendre à Karachi au lieu de pouvoir en profiter pour faire un rapide tour de ville à Singapour. Hélas, le départ pour Jakarta avait lieu bientôt et je dû me contenter, comme c'est souvent le cas dans ces correspondances rapides, d'un tour d'aérogare. Je trouvai un bureau de communications et téléphonai à Jakarta pour prévenir l'agence de mon retard. Singapour-Jakarta est un simple saut de puce. Quelque chose comme une seule heure de vol suffit pour rallier les deux villes. En fait, il est souvent plus long de rallier plutôt le centre-ville de Jakarta à partir de son aéroport tant la circulation est dense dans cette ville. Au départ de l'aéroport, l'autoroute traverse d'abord une série de champs et de zones d'étangs. Si les environs de Karachi sont caractérisés par le brun clair de la terre alors Jakarta l'est à son tour par le vert foncé de la végétation. Herbes, palmiers, buissons semblent s'être accordés pour recouvrir et cacher de la vue la moindre parcelle de terre. Bien sûr, les choses changent quand on arrive en ville. A ce moment, le béton prend la place de la végétation. Ce qui surprenait tout d'abord, c'était le nombre d'ouvrages en cours de construction. Sur le chemin que mon taxi avait emprunté, la plus évidente de ces constructions était un nouveau tronçon d'autoroute. Apparemment, cela devait résoudre une partie des problèmes de circulation de ce secteur de la ville. Mais en attendant l'entrée en fonction de la nouvelle artère, cependant, les problèmes de circulation étaient plutôt décuplés que décimés. De goulot d'étranglement en goulot d'étranglement, les automobiles se disputaient le passage. On eut dit qu'il devait toujours y avoir une quelconque bétonnière ou camion dont le devoir exigeait précisément qu'il se place en travers de la route afin de pouvoir décharger son contenu. Pendant que nous patientions en étant tantôt arrêtés ou en avançant à la vitesse d'un homme au pas, je regardai les ouvriers s'affairer au dehors. De tous les cotés, et même là-haut, au sommet d'échaffaudages adossés sur de massifs piliers de béton, ceux-ci travaillaient comme des fourmis. Aucun ne portait de casque. Les conditions de sécurité de ce chantier donnaient l'impression d'être bien primaires. Je sus le lendemain qu'elles l'étaient effectivement. On me signala alors que deux semaines auparavant une travée complète de l'autoroute s'était décrochée des piliers qui la soutenait et que sa masse entière s'écrasa au sol dans un vacarme indescriptible. Deux ouvriers avaient trouvé la mort dans cet accident. Les bouillonnements de Jakarta Jakarta donne quand même l'impression d'une ville au commerce florissant. Et comme moult autres, elle arbore nombre d'enseignes lumineuses rapellant que plusieurs marques de commerce semblent avoir déjà conquis le monde et rendu ainsi ses villes plus uniformes. Si cela donne un peu l'impression de revenir dans une grande ville comme le sont toutes les grandes villes, il reste que l'ambiance de l'Asie est ici néanmoins bien palpable. Des particuliers avaient installé leur minuscule commerce ambulant sur le bord du trottoir. Souvent, plusieurs autres gens restaient amassés autour, peut-être plus souvent pour bavarder que pour vraiment acheter. De grandes enseignes peintes à la main, annonçant le dernier film, montraient également que le cinéma devait être tout aussi en vogue ici. Parvenu à l'hotel et enfin à ma chambre, située haut dans l'édifice, j'ouvris tout grand les rideaux de ma fenêtre pour contempler la ville de ce nouvel angle. La noirceur semblait maintenant l'envelopper doucement. Vu de là, tout ce qui ne semblait pas être édifice moderne donnait l'impression d'être construction plus ou moins en décrépitude. Des cours emmurées se révélaient être des terrains vagues, souvent jonchés de détritus. Voisin de l'hotel, un édifice de quelques trois ou quatres étages avait dû, j'ignore pour quelle raison, voir sa construction avortée et semblait rester ainsi à l'abandon. La structure de béton avait été néanmoins pouvue sommairement de briques et l'ensemble pouvait alors abriter quelques logements disparates, à la limite de la salubrité. De grandes ouvertures sans la moindre fenêtre ou rideau révélaient de tristes pièces sales donnant directement sur le jour. A l'intérieur, les gens semblaient vivre au regard de tous. Ce devait être là, imaginais-je, le coté sombre de Jakarta. Mais de me trouver à Jakarta ne signifiait pas pour autant que je sois sorti de ce monde qu'on dit si petit. Parvenu à la salle à manger, je me vis accueilli par un "Ah, bien tiens, salut" qui révèla une vielle connaissance du Gabon. Quatre collègues de travail étaient donc arrivés également ce soir là et avec eux, je devais partir le lendemain sur la mission qui devait démarrer incessamment. Eux quittèrent ensuite la table pour vadrouiller ensuite en boîte ou dans un quelconque bar et savourer les derniers moments libres à leur disposition avant les prochains deux mois de mission. Fatigué de mon dernier voyage et surtout de ma dernière nuit dans l'aérogare de Karachi, je me retirai sagement à ma chambre pour plonger bientôt dans un profond sommeil. En fait, je dormis si profondément qu'il fallut un coup de téléphone de mes collègues pour me réveiller le lendemain. Je me réveillai en sursaut. Il était déjà l'heure de partir à l'agence et j'avais manqué le petit déjeuner. Pressé, je remballai rapidement mes bagages, sautai dans l'ascenseur, et retrouvai mes amis à la réception. Je signai ensuite les derniers papiers et m'aperçu, au passage, qu'on allait me facturer la totalité du contenu du bar de la chambre. Une bagatelle de cent ou deux cents dollars. Enfin le différent fut réparé et nous partîmes ensuite en taxi. Ironiquement, il ne fallut guère de temps pour nous trouver ensuite littéralement coincés dans la circulation de Jakarta. A des intervalles de quelques minutes, nous avancions tantôt de quelques pas, d'un saut de puce, ou encore, ô espoir, d'un long kilomètre, pour nous retrouvés bloqués encore une fois. La circulation se trouvait si congestionnée en certains endroits qu'il s'y était établi tout un petit commerce de rue. Camelots et autres petits marchands se promènent entre les voitures et offrent journaux, babioles ou friandrises diverses aux automobilistes. Il ne manquait que les croissants et le café pour ceux qui ont manqué leur déjeuner, pensais-je. Ronchonnant d'avoir raté le mien pour un malheureux départ pressé tout aussi raté, je trompai mon dégoût en me replongeant dans mon livre. Comme à l'attente de l'aéroport de Karachi. Je fus interrompu dans ma lecture par un regard qui me fixait. Le visage légèrement difforme d'une pauvre jeune fille, manifestement handicappée, était appuyé dans ma fenêtre, à quelques centimètres du mien. Je fouillai dans mon porte-monnaie et baissai la glace de ma portière pour lui tendre un pauvre billet quand je m'aperçu que ses mains n'avaient pas de doigts. Je me demandai bien comment diable elle allait pouvoir disposer de mon aumône. Allais-je devoir l'aider pour cette si simple tâche? Elle serra le billet entre ses deux moignons d'une inélégante mais efficace façon et parvint aussitôt à le glisser dans la pochette de son gilet. Elle s'échappa ensuite lentement au travers des autres automobiles, à la recherche d'autres aumônes. Arrivée à l'agence Nous parvîmes finalement à l'agence et là, nous pûmes enfin recueillir de l'information complémentaire sur cette nouvelle mission à laquelle nous étions affectés. Nous savions déjà que la zone prospectée était entièrement située en mer, quelque part sur la côte est de l'île de Bornéo et qu'il devait y avoir du travail là pour quatre ou cinq mois environ. Il y avait déjà de l'exploitation pétrolière en cours dans cet endroit. Plusieurs plates-formes de forage étaient dressées dans le périmètre et la ville située tout près, Balikpapan, trouvait sa raison principale dans l'exploitation de ce pétrole. Plusieurs raffineries y étaient installées. D'après l'endroit pointé sur la carte, notre campement allait être situé en bord de mer, tout à l'opposé de Balikpapan, de l'autre coté d'une grande baie. Ah bon. Mais pourquoi pas en ville? Ce serait sans doute trop facile, pensai-je. Mais enfin, le bord de mer, ce devrait être un endroit agréable pour un campement. Et j'essayai de m'imaginer une plage sablonneuse, des palmiers, le beau soleil et pourquoi pas, quelques jolies Indonésiennes. Au départ du Pakistan, le chef d'agence me racontait avec délice que certaines Indonésiennes semblaient être maîtres dans l'art du massages. Enfin, je ne rêvais quand même pas aux massages, mais j'imaginais que l'endroit devait quand même être bien. J'allais pouvoir l'imaginer pendant vingt-quatre heures. Les mois suivants, j'allais vivre la réalité. On remit à chacun son billet d'avion. Le départ pour Balikpapan devait avoir lieu dans l'après-midi. Nous avions donc quatre heures à notre disposition. Que faire en attendant le départ? Quatre heures, c'est peu pour aller visiter la ville. Mais c'est long pour attendre rivé dans un bureau. On nous remis une adresse en disant qu'on pouvait toujours aller voir là en attendant. Cette brillante idée eut d'abord le mérite de nous faire écouler une des quatre heures d'attente. En taxi dans la circulation de Jakarta. C'était dans un quartier commercial. Quelques buildings abritaient là de grandes surfaces et divers autres petits commerces. A l'extérieur, dans des rues piétonnes, il y avait également plusieurs de ces petits commerçants qui avaient installé leurs minuscules comptoirs mobiles. Cette heure du midi voyait circuler beaucoup de gens dans ce secteur. De jeunes étudiants, des travailleurs, du personnel de bureau. Tous semblaient savoir exactement où ils allaient et dans cette foule, nous donnions l'impression d'être les seuls à avoir du temps à perdre. Il y devait sans doute y avoir une école tout près puisque beaucoup d'écoliers allaient et venaient dans ce secteur. Ils étaient facilement reconnaissable à leur uniforme. Et en autant que je sache, cet uniforme devait être le même pour toutes les écoles. D'un bout à l'autre de la ville, les enfants d'école portaient une chemise blanche à manches courtes. Les jeunes filles étaient munies d'une jupe bleu gris et les garcons portaient des pantalons courts de la même couleur. Je sortis mon appareil pour photographier quelques groupes de ces jeunes étudiantes. Plusieurs de celles-ci se mirent à sourire discrètement, et certaines portèrent leur délicate main à la bouche, pour rire sous cape, un peu comme s'il était mal poli de rire de façon déployée. Départ pour Bornéo Une fois revenus en taxi à l'agence, nous avons cueillis nos bagages et sommes repartis encore une fois dans la jungle automobile de Jakarta pour atteindre l'aéroport et nous envoler finalement vers la jungle, équatoriale, cette fois, de l'île de Bornéo. L'atterissage à Balikpapan fut tout un choc. Au sens figuré, s'entend-il. Ce fut comme de foncer en automobile, à cent kilomètres heure, dans un parapet de vingt centimètres de béton. L'avion rebondit lourdement en l'air. Tous les passagers sursautèrent sur le choc et agripèrent à pleines mains le siège devant eux pour se protéger. Après un second et un troisième chocs, beaucoup plus doux, l'avion prit enfin corps avec la piste, un peu comme une balle de caoutchouc finit toujours par arrêter de rebondir à un moment ou l'autre. Nous étions donc arrivés. Au sortie de laérogare, deux chauffeurs et deux véhicules nous attendaient. Nous priment place et quittâmes l'aéroport pour prendre la route et aller je ne sais où. La nuit était tombée depuis longtemps et j'espérais un peu que la traversée en bateau de la baie et la jungle ne soient pour le lendemain plutôt que pour cette nuit. Une douce entrée en matière met toujours l'humeur en meilleure posture pour un bon départ, dit-on couramment chez les prospecteurs. Et comme de fait, nous nous dirigions en effet vers un hotel et une chambre nous attendait là pour la nuit. Les choses semblaient donc bien organisées. A prime abord, cette ville rendait une impression bien agréable. D'abord, elle était bien animée. Beaucoup de commerces étaient ouverts. De tous cotés, les trottoirs étaient animées par des passants. Plusieurs groupes de personnes déambulaient ainsi le long des avenues en bavardant. La circulation dense et disparate était formée de plusieurs petites motos, de beaucoup de taxi, de quelques autos et camions. Même si chaque intersection importante était gardée par un policier, tout ce traffic se disputait le passsage en klaxonnant à qui mieux mieux, l'air d'ignorer totalement la présence de ces représentants de l'autorité. Je compris, après deux ou trois intersections et un examen plus approfondis, que ces fiers policiers étaient en fait des mannequins de plastique. C'était tout de même louche de les voir tous immobiles et campés dans la même posture, mains sur les hanches. Le conseil de ville avait dû être inspiré du principe des épouvantails à moineaux pour aider au contrôle de la circulation. Après tout, un mannequin de plastique, ça ne coute pas bien cher. A l'hotel, nous avons encore rencontré d'autres collègues de travail attendant de partir comme nous sur le campement de la mission le lendemain. Parmi ces nouveaux visages, je reconnu un vieil habitué rencontré en Hollande deux ans auparavant. Notre groupe était finalement composé de plusieurs vieux loups ayant déjà oeuvré sur ce type de mission, celles que l'on dit de zones de transition parce que le territoire à couvrir se situe à la limite entre le domaine terrestre et celui de la mer. Plusieurs avaient donc travaillé en Hollande, dans la mer du Waddenzee, ou au Vénézuela, au lac de Maracaïbo et en Indonésie également. Il y avait déjà trois ans que de pareilles missions avaient lieu ici, en Indonésie. Ce n'était donc pas une première. Dans le cas des véritables missions marines, un seul gros bateau transporte à lui tout seul tout le personnel et le matériel nécessaire à l'exploration. Par opposition, un prospect comme celui de la baie de Balikpapan nécessite une méthode d'acquisition particulière puisqu'il est situé en bord de côte. Les gros navires d'acquisitions sismiques ne peuvent accéder à de telles zones car les eaux y sont trop peu profondes. L'acquisition sismique doit alors y être faite selon une technique spéciale et ingénieuse. Dans les zones les moins profondes, on doit profiter de la marée et travailler rapidement, de façon à perdre le moins de temps possible avant que l'eau ne se retire. Au lieu d'un seul gros bateau, on utilisera plutôt une multitude de plus petits dont le tirant d'eau plus faible permettra l'accès aux zones peu profondes. Chacun de ces bateaux a sa tâche propre. On a bien sûr quelques zodiacs et autres petits bateaux utilitaires destinés à transborder personnel ou matériel. Mais si on parle acquisition sismique, les plus petits bateaux utilisés et aussi les plus manoeuvrables sont les cablières. Chacune de ces six embarcations déroulera parallèlement, en ligne droite et à des positions définies au mètre près, six cables long de mille cent soixante dix mètres qu'elles laisseront couler au fond de l'eau. A intervalles de trente mètres, chacun de ces cables est muni de capteurs, une quarantaine en tout, qui recueilleront les précieux échos. Si on dit sur un plateau de cinéma "Silence, on tourne", en acquisition sismique on dit plutôt "Silence, la terre nous parle". Et c'est ainsi que les précieux échos enregistrés voyageront le long de ces cables sous formes de tensions électriques infimes pour arriver ultimement à bord d'un plus gros bateau, le bateau "labo", celui qui transporte la station enregistreuse. Là, ces échos seront mémorisés sur bandes magnétiques. Le principe de l'enregistrement est à la base le même pour tous les types d'acquisition sismiques. Mais ici, en "shallow", comme on dit couramment, la mise en oeuvre est bien particulière. Deux bateaux supplémentaires, les bateaux sources, terminent l'armada. Ceux-ci transportent à leur bord de gigantesques compresseurs à air qui alimentent à leur tour un système d'échappement d'air disposé sous l'eau et trainé à la remorque du bateau. L'air qui y est ainsi compressé est périodiquement détonné à quelques mètres sous l'eau par des mécanismes qu'on appelle les canons à air. La détonation de ces canons remplace la dynamite ou les vibrations émises habituellement en sismique terrestre. L'acquisition sismique en zone d'eaux peu profondes Les bateaux sources ratissent alors la zone où les cables furent disposés selon une dizaine de lignes parallèles entre elles mais perpendiculaires à celles des cables enregistreurs. Une unité d'acquisition telle forme donc un rectangle d'environ un et demi sur deux kilomètres qu'on appelle un "patch". L'ensemble de ces patches forme une mosaïque qui compose finalement le prospect sismique à couvrir dans sa globalité. Il fallait une mosaïque de deux cents patches pour recouvrir la baie de Balikpapan. Le prospect devait donc être couvert en environ quatre mois d'acquisition continue. Et lorsqu'on dit acquisition continue, cela ne signifie pas seulement sept jours sur sept, mais bien également vinqt-quatre heures par jour. Ce genre de production est donc très intensif, et le travail y est constant. Les conditions sont également difficiles, surtout pour les gens qui travaillent en permanence sur les bateaux. A bord, la promiscuité est constante. On dort à quatre dans de minuscules cabines. Ailleurs, l'espace est tout aussi restreint. La masse imposante de tout l'appareillage empiète sur l'espace vital précieux du personnel. Les moments de distraction sont rares. Parce que la production est constante, le bruit est constant. Celui des moteurs, celui des génératrices et l'éternel et régulier boum boum des canons à air emplissent l'atmosphère à tout moment. Les prospecteurs trouvent toujours un moyen détourné, souvent ironique, de souligner leur point de vue sur la dernière mission. C'est ainsi que le gilet souvenir d'une mission passée, sans doute une des premières en fonction vingt-quatre heures par jour, arborait le dessin d'un bateau louvoyant sur la mer et au dessous duquel était inscrit "Un patch, ça va. Deux patches, bonjour les dégats". Il y eut aussi celui de la mission où un bateau cablière coula à pic pendant les opérations et qui arborait le dessin d'une cablière reposant sur le fond marin, avec des occupants munis de masques et tubas. "Shallow underwater" était écrit sur celui-là. Pour ces pépins, ces imprévus qui arrivent toujours et surtout pour le genre de vie qu'il suppose, le travail de prospecteur n'est toujours une mince affaire. A Balikpapan, ce soir, là, nous nous sommes donc retrouvés entre collègues partageant ce curieux et particulier train de vie. Certains visages m'étaient nouveaux et d'autres me rappelaient les souvenirs de séjours passés. Nous nous sentons alors tous unis par une certaine connivence. De pareilles retrouvailles favorisent les sorties animées. Et à la veille de recommencer un cycle de travail d'une dizaine de semaines, la perspective de prendre une soirée pour faire le plein de distraction avait de quoi attirer. Il valait mieux en profiter maintenant car plus tard le travail allait nous voir bien occupés. Aussitôt les bagages posés, la douche prise, notre groupe de huit ou neuf hommes prit le bord de la route, à la recherche d'un taxi pour nous amener en boite. La soirée promettait d'être animée. Quelques années auparavant, il y eut un incident particulier dont fut victime un prospecteur à sa première venue en mission. Celui-ci avait pour destination la Birmanie et lors d'une nuit de transit à Bangkok, il en profita pour faire une petite sortie de soirée en ville. Mais l'histoire de cette soirée resta bien nébuleuse pour tout le monde et pour lui-même également. Ce qui ne signifie pas qu'elle n'en fut pas pour autant retentissante. Le lendemain, notre homme était absent à l'arrivée de son avion, à Yangon, en Birmanie. On pensa d'abord qu'il avait manqué le décollage. Même si l'on trouva étrange de ne recevoir aucune nouvelle ou justification de l'absent, on ne s'inquiéta guère en un premier temps. Il avait dû craquer pour une femme ou s'était embarqué dans une aventure quelconque, pensait-on. C'était effectivement le cas. Mais la tournure devenait franchement inquiétante après deux jours sans nouvelles. C'était comme si l'homme s'était évanoui dans la nature. Et puis l'agence de Bangkok reçu enfin de ses nouvelles. Il reposait dans un hopital militaire. La fameuse soirée s'était mal terminée. Semble-t'il qu'il se fut retrouvé en compagnie de nouvelles connaissances et que tard dans la soirée, pour une raison inconnue, il y eu du grabuge dans le groupe. Du deuxième étage d'un édifice, il fut défenestré et atterrit dans la rue. Là, au milieu de la circulation, il fut recueilli inconscient, sans papiers d'identité, et emmené dans cet hôpital militaire. Il était gravement blessé à la tête et son état était assez grave pour qu'on dusse intervenir et lui faire une trépanation. Le pauvre allait devoir porter des séquelles de cette fameuse soirée. Une minute à peine suffit pour qu'un des petits taxi minibus de Balikpapan ne s'arrête et nous embarque. Ceux qui étaient déjà installés à Balikpapan depuis quelques jours semblaient bien connaître la ville. Aussi, ce sont eux qui décidèrent du programme. L'un indiqua notre destination première au chauffeur. - Pinisi! Première place; le Pinisi Le Pinisi. C'était une grande discothéque décorée avec une ambiance marine. Une mezzanine dominait de tous les cotés une grande place centrale et sa rembarde munie de bouées de sauvetage rappelait le bastinguage d'un navire. Partout, les murs étaient décorés de grandes photos d'acteurs ou de vedettes quelconques. Deux chanteuses habillées de façon voyante, en courte jupe, se trémoussaient sur la grande scène au fond, et emplissaient avec leur orchestre la salle de leur musique. On eut dit sentir la musique nous faire vibrer le corps tant le volume était élevé. De tous les cotés, des lumières tournaient en tous sens et jettaient une ambiance survoltée. Paradoxalement, l'établissement semblait encore bien désert et au centre, deux seules femmes évoluaient sur une piste de danse par ailleurs vide. La soirée devait tout juste commencer. Le portier, habillé tel un capitaine en uniforme nous dirigea vers le bar, où une serveuse habillée en uniforme de matelot nous servit aimablement une tournée de bières. Je pus nouer conversation avec une des matelottes-serveuses de l'établissement. En autant que l'on puisse appeler conversation un dialogue entre une personne qui ne parle que très peu anglais et une autre qui parle encore moins l'indonésien. C'est néanmoins ainsi que mon vocabulaire s'enrichit de quelques premiers mots de la langue du pays. Mon interlocutrice devait faire à peine la vingtaine. Elle était légèrement rondelette et son visage n'était que rires et sourires. Son nom? Youyoun. Et je nouai ensuite conversation avec une autre, Ressa, fine et délicate comme on imagine souvent les femmes asiatiques. Enfin, une troisième matelotte, Mimi, parlait mieux l'anglais. Agée de dix-neuf ans, elle était l'ainée d'une famille de cinq filles. Etudiante à l'heure actuelle, elle comptait faire quelque chose comme du travail de bureau plus tard. Secrétaire? Oui, quelque chose comme cela. Elle était enchantée de mon offre de lui envoyer une carte postale de Québec. Et comme je terminais de noter son adresse, on me tira par le bras. La tournée devait continuer. Direction: un autre établissement. Nous descendîmes dans la rue et un autre taxi s'arrêta pour nous prendre au passage. - Panorama! Seconde place; le Panorama... Ce nouvel établissement était situé tout juste en bord de mer. Il la dominait même littéralemnt puisqu'on y accédait au bout d'une jettée et qu'il était construit sur pilottis. Quelques personnes à l'entrée détournèrent la tête sur le passage de notre groupe d'étrangers. Des femmes sourièrent. La plus menue ne semblait guère du genre à s'en laisser imposer. Pleine de verve, elle se mit directement sur notre passage et avec une allure amusante, elle nous fit des yeux et une bouche signifiant sans équivoque que notre groupe d'homme la tentait beaucoup. Son approche théâtrale devait être trop directe pour tenter mes collègues. Aucun ne la prit à son bras pour l'amener à l'intérieur. Si personne n'en veut, alors c'est d'accord pour moi, pensais-je. Le dernier de la suite, je la cueillis au passage assez rapidement pour la surprendre et croire lui clouer gentiement le bec en souriant, pensais-je. Peine fut perdue car c'est précisément là ce qu'elle cherchait. Et c'est bras-dessus, bras-dessous que nous avons franchi le seuil de porte. Heureuse de sa conquête, elle était tout sourire. Nous nous étions donc improvisé couple pour la soirée. Elle était entièrement vêtue de noir. Une paire de souliers à la mode du moment entourait ses pieds délicats. Elle ne portait pas de bas et ses jambes au teint légèrement sombre remontaient sous une jupe trop courte pour laisser l'esprit d'un homme au repos. Le tailleur qu'elle portait avait d'ailleurs la même propriété. C'est à dire qu'une fermeture éclair le sillonnait de haut en bas de telle sorte qu'un seul geste de la main et deux secondes eussent suffit pour matérialiser un caroussel de fantasmes. - Quel est ton nom? - Nunung. - Enchanté. Je m'appelle Gaétan et je viens du Canada. - Ooh, Canada... Il ne suffit guère plus de conversation pour constater que nous avions déjà au moins une chose en commun. C'est-à-dire qu'elle parlait anglais aussi bien que moi l'indonésien. D'après mon expérience, quand les moyens de communication sont tels, on prend souvent d'autres détours pour communiquer. La soirée promet d'être chaude, pensais-je alors. Il y avait cependant une solution à mettre en oeuvre pour profiter malgré tout de notre rencontre. Sans qu'elle ne soit trop chaude pour autant. Et je fus heureux de voir que Nunung eut la même idée. Elle me prit par le bras et m'amena en direction de la piste de danse. Comme nous nous exécutions sous les lumières scintillantes, ses petits yeux noirs bridés se détournaient de temps en temps pour croiser mon regard. Elle éclatait alors en souriant et ses dents blanches brillaient sous la lumière. Puis elle me saisissait par la taille en s'approchant de mon corps. Elle était une de ces filles pour lesquelles une des distractions les plus agréables devait consister à aller danser et à faire des rencontres. D'ailleurs, c'était probablement tout autant son gagne-pain qu'une distraction. L'atmosphère chaude et quelques danses du genre suffirent pour rendre ma gorge bien sèche. J'interrompis la danse et proposai d'aller nous désaltérer au bar. En gentilhomme, je lui proposai une consommation. Je crus qu'elle allait en profiter pour choisir la combinaison de liqueurs fines ou le mélange le plus onéreux de la maison. Je dus lui demander par deux fois ce qu'elle choisissait et dû avouer que toute ma culture et mes effforts de compréhension ne suffirent pas pour saisir l'objet de sa demande. J'interpellai alors le barman et demandai à Nunung de lui passer directement sa commande. Le nom exotique qu'elle répéta alors signifiait sans doute qu'il allait devoir ouvrir une noix de coco, y mélanger deux ou trois alcools fins et couteux qu'il allait ensuite flamber, planter un petit palmier miniature pour agrémenter la présentation et parer le tout d'une baguette métallique faisant des étincelles. Mais non. Il se pencha sous le comptoir et ressortit une simple cannette de boisson gazeuse qu'il déposa sur le comptoir. Sa petite main se tendit alors pour la cueillir et elle se retourna ensuite vers moi pour lever sa consommation et proposer la bonne santé. Elle avait vingt-trois ans. Des soeurs, aucun frère. Banjarmasin, Balikpapan, Banjarmasin, Balikpapan, elle semblait passer le plus clair de ses journées à voyager entre ces deux villes et ses soirées à errer dans les discothèques. Inquiet de la décevoir, je sentis le besoin de changer de conversation et mettre les choses au clair dès le départ. - After, we don`t go to hotel. - Hotel? Good idea. We go to hotel. - No no, Nunung. No hotel. Elle me prit par le bras et m'enmena à l'extérieur. Là, une grande galerie en bois faisait le tour de l'établissement et dominait la mer. D'un seul coup, l'ambiance de la discothèque semblait être devenue un simple bruit de fond et la paisible nuit avait reprit sa place. Je m'accoudai à la rembarde, face à la mer, et prit tranquillement une gorgée de bière tandis que Nunung savourait sa fameuse boisson gazeuse à mes cotés. La nuit était presque aussi noire que sa jupe. Je riais de la situation, mais j'étais néanmoins profondément heureux de me trouver là. Quelques étoiles scintillaient dans le ciel. On entendait le doux clapotis des vagues se brisant sur les piliers en bois de la jettée. La vue portait loin sur un horizon que l'on distinguait pourtant à peine. Loin devant, une étroite frange de terre séparait la mer du ciel. C'était là, de l'autre coté de la baie, que nous allions nous retrouver demain. Et là également que la galère allait sans doute commencer. Mais qu'importe. Demain était loin. Il y avait une soirée à savourer, la mer à admirer, les amis, Nunung. Pour parfaire mon bonheur, il eut suffit simplement que Chantal se trouve à mes cotés à la place de Nunung. J'aimerais qu'elle puisse vivre ces soirées avec moi. Qu'elle vienne ainsi en voyage avec moi. Mais elle ne voit que mes photos et m'écoute simplement raconter mes histoires. Cela semble la satisfaire. Et de mon coté, je suis parfois déçu de son manque de curiosité. La chaleur, les insectes? Non, merci, pense t'elle. Tant pis alors. Un jour, peut-être? Alors, là, ce serait vraiment la fête, et bien sûr, après, "we go to hotel..." Ma copine de la soirée me sortit de mes rêveries. Elle était tout sourire et sa douce naïveté me faisait rire également. Au moins, un sujet animait notre conversation malgré la barrière de la langue. C'était en fait une bien curieuse argumentation qui portait sur la décision d'aller ou non à l'hotel apès. - No hotel, Nunung. - Oooh. Yes. Hotel. Une fraction de seconde et un geste inopiné de la main suffirent pour découvrir sous son habillement noir, en apparence sévère, un autre bien plus délicat. Mais comment dire laquelle de ma main ou de la sienne fut responsable de ce geste furtif? Les rires, câlineries ou cajoleries me distrayaient trop, jusqu'à ce que sa jupe remonte alors ce temps d'un éclair pour montrer une fine culotte de dentelle blanche. Je restai un peu bouche bée tandis qu'elle rabbattit brusquement le tissu d'un air surpris. On eut dit qu'atteindre ce point suffit pour montrer qu'elle avait néanmoins une certaine pudeur. Puis elle se mit à rire. Je ris avec elle. Elle ne semblait pas trop s'en faire avec cette histoire d'hotel ou non après. Je voguai alors vers d'autres rêveries desquelles je fut tiré par mes amis. La soirée allait se dérouler ailleurs. - On s'en va au studio 1. - C'est bon, je vais avec vous. Je repris alors en sens inverse la jettée qui menait au Panorama, à la suite de mes amis et remorquant, sans le vouloir, Nunung, laquelle demeurait accrochée à mon bras et ne semblait pas démordre de son idée d'aller à l'hotel. Je retrouvai mes collègues dans le stationnement à l'entrée de la jettée, en train de monter dans un taxi. Tous avaient pris place et il ne restait plus que moi à monter lorsque Nunung continuait de me tirer par le bras pour m'empêcher de monter à leur suite. Son obstination commençait à dépasser les bornes. Je me dégageai de son emprise d'un coup sec en lui rappellant une dernière fois ce que je n'avais cessé de dire tout au long de la soirée. - I told you. No hotel. Tous les amis témoignirent de la scène en s'expliquant mal ma conduite. "Mais pourquoi tu ne l'embarques pas?" "Voyons, qu'est-ce que c'est que ces manières?" "J'ai mes raisons", répondis-je platement. Le taxi démarra en direction de ce nouveau studio 1. Un regard derrière montra Nunung, restée debout, seule dans le stationnement. J'eus un sentiment de regret pour elle et me demandai encore si j'avais bien fait, non d'avoir décliné l'option de l'hotel, mais d'avoir accepté les cajoleries et la complicité de cette soirée avec elle. Cette soirée devait l'avoir déçue et l'idée d'un femme déçue m'est difficile à supporter. Mais je peux supporter celle de décevoir Nunung. Celle de Chantal, probablement jamais. Le studio 1 fut la dernière et la plus courte étape de la soirée. Il était déjà tard et l'heure de fermeture approchait. Une autre jeune femme me fit un signe de la tête et m'invita à la piste de danse. Elle non plus ne parlait pas anglais. Mais quel est l'intérêt de parler si on ne fait que danser? Plusieurs minutes s'écoulèrent à danser ainsi et puis la musique s'arrêta, les lumières se firent. L'heure de fermeture avait sonné. Notre groupe se rassembla peu à peu et nous reprîmes le taxi en direction de l'hotel. A trois heures du matin, je me retrouvai attablé avec d'autres devant une platée de riz frit. Vers les quatre heures, après m'être rassasié et raconté encore l'histoire de cette soirée, je retrouvai enfin mon lit. Retour au lit vers les quatre heures du matin et départ au camp peu après A sept heures le lendemain matin, nous nous sommes tous retrouvés attablés pour le petit déjeuner. Nous avons ensuite quitté l'hotel et pris le chemin du quai où un bateau devait nous prendre pour nous amener au campement, de l'autre coté de la baie. Les avant-bras appuyés sur le bord du bateau comme je les avais eu la veille sur la rembarde du Panorama, je rêvais encore en regardant l'eau défiler en embruns le long de la coque. Nous fîmes un arrêt au centre de la baie, là où étaient ancrés et amarrés l'un à l'autre les bateaux et la barge de la mission. Pour les mécaniciens, le travail commençait déjà par un problème à surmonter. Le plus petit des bateaux sources avait été transporté sur place chargé sur la grande barge. Une puissante grue devait l'en décharger et le mettre à flot. Or, cette grue était en panne. Il fallait trouver un autre moyen pour descendre le bateau et commencer à faire l'acquisition du prospect selon l'échéancier convenu avec le client. Quelques personnes descendirent donc et notre bateau repartit pour le campement. Nous avons ensuite quitté la baie pour pénétrer dans l'estuaire d'une rivière. Au détour d'un ou deux méandres, un vétuste quai de bois et quelques baraquement apparurent sur la rive. Mon sac sur le dos, je montai sur le quai et suivi une passerelle en bois. A bout, je deécouvris le camp: quelques autres baraquements temporaires de contreplaqué entourés d'une cloture de bois constituait donc ma nouvelle maison. On m'assigna une chambre. Je déposai mes bagages et fit un tour de reconnaissance rapide du campement. Au bureau qui allait devenir la salle informatique, je retrouvai encore des connaissances de la Hollande. A notre département du traitement sismique, le démarrage de la mission allait être difficile. L'installation des programmes demandit une constante mise au point et jamais les choses n'allaient pouvoir vraiment tourner rondement. Mon retour en détente fut fixé pour la troisième semaine d'avril. Une surprise allait arriver. Après ma période de détente, je n'allais pas revenir en Indonésie, mais bien repartir pour le Kazakhstan. Une nouvelle mission recommençait là-bas et on me demandit pour le démarrage. Soudainement moins concerné par la tournure future du reste de la mission Indonésie, je passai ma dernière semaine de mission à écrire une documentation pour faire la mise au point sur le travail que j'avais effectué là et mettre les choses au clair pour les suivants. Bien sûr, il me tardait de retrouver enfin Chantal et les enfants et de passer avec eux une détente bien méritée. Un bon jour enfin, je repris le chemin de la rivière en sens inverse, traversai la baie et retrouvai Balikpapan. L'après-midi du même jour, je me posais à Jakarta et le lendemain matin, je quittais finalement l'Indonésie. Un premier tour du monde C'est ainsi que j'accomplis mon premier tour du globe. Le trajet de retour allait me voir passer, non pas par l'Europe, mais bien par Hong-Kong et l'Alaska. Au large du Vietnam, au dessus du Pacifique et du Japon, j'admirai, le regard rêveur, les paysages qui défilaient sous nos ailes. J'ai le souvenir d'un atoll au lagon bleu azur sis en pleine mer de Chine. Mon esprit est encore plein de l'incroyable fourmillement qui animait Hong-Kong, des eaux infinies du Pacifique. Après une courte nuit, le jour se leva sur les hautes cimes enneigées de l'Alaska. Nous allions survoler ensuite la toundra du nord Canadien. Voilà. Confortablement installé dans un fauteuil, j'avais déjà traversé tous les méridiens. C'en était si facile que c'en était banal. L'aventure n'était pas au rendez-vous cette fois. Compléter ce tour de tour de la terre avait été trop facile pour que j'en sois réellement fier. A quoi bon m'en vanter alors que les contrées qui m'ont vu passer ne sont rien en regard de celles qu'il me restent encore à découvrir? Jeune ou plus agé, on semble tous réaliser un jour à quel point nos connaissances sont limitées alors que l'on croyait au contraire saisir de mieux en mieux le sens profond des choses. Cette seule prise de conscience est peut-être en elle-même un début de sagesse. Je me complu alors à méditer cette idée. Ce tour de terre était rien, mais je venais peut-être de réaliser une chose. On a sans doute besoin de faire le tour de la terre une fois pour comprendre qu'il faille une centaine de vies pour faire le tour du monde. L'esprit rêveur, je calai ma tête dans mon fauteuil et admirai encore le paysage au dehors. (Terminé à Balikpapan, le dimanche 28 juillet 1996) | ||||||||||||
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